Dimanche 13 juin 2010 7 13 /06 /Juin /2010 00:22
- Publié dans : Dans mes tiroirs

 

Les Parallélépipèdes

 

Quelque part sur cette terre – en un lieu équidistant de nos villes par rapport à une ligne de symétrie qui reste à définir –, vit un peuple étrange, le peuple des Parallélépipèdes.

 

vcm_s_kf_repr_832x624.jpg

 

Les Parallélépipèdes font tout comme nous, mais à l’envers.

 

Ils boivent dans des verres vides, dorment dans des lits soudés au plafond, se rendent à leur travail à reculons. Les Parallélépipèdes portent leurs vêtements coutures et étiquettes en dehors. Leurs montres tournent à rebours, leurs mers se jettent dans leurs fleuves, qui à leur tour se jettent dans leurs rivières.

 

À moins que ce ne soit l’inverse.

 

Au pays des Parallélépipèdes, les chiens attendent patiemment près des réverbères, tête en bas, que leur maître ait terminé sa petite affaire. Les enfants tirent les oreilles des parents et, quand on sourit en recollant des assiettes avec de la Super Glu, le soir dans les cuisines, c’est qu’on est très, très en colère.

 

À moins que ce ne soit l’inverse.

 

Si un Parallélépipède devait lire ces quelques lignes, il se gratterait probablement les pieds, l’air perplexe. Puis il retournerait la feuille, et tout deviendrait limpide.

 

Voir les 4 commentaires - Ecrire un commentaire
Mercredi 19 mai 2010 3 19 /05 /Mai /2010 11:21
- Publié dans : Dans mes tiroirs

anchorage.jpg

 

Depuis plus d’une semaine, Lucien faisait le même rêve. Nuit après nuit. Un rêve épais et dense comme la tartine de pain qu’il trempait tous les matins dans son café. Nuit après nuit, il rêvait qu’un homme était étendu le long de son lit, sur son tapis persan. Raide mort. Ce rêve était si cru, si criant de vérité que, quand il en sortait et qu’il ouvrait les yeux, son premier réflexe était de les refermer.

 

Ensuite, il repoussait les couvertures et enjambait le corps, il fallait bien qu’il enjambe le corps qui lui barrait le passage s’il voulait tremper sa tartine de pain dans son café, boire son café, laver son bol dans l’évier puis le remettre à sa place dans l’armoire, bref, exécuter les gestes quotidiens qui lui donneraient l’illusion que tout était comme d’habitude, que le monde continuait de tourner rond, qu’il n’y avait pas un homme étendu le long de son lit, sur son tapis persan. Raide mort.

 

Il enjambait donc le corps et traversait la chambre à coucher au jugé, bras tendus devant lui, tel un somnambule. Ouvrait la porte à tâtons, le souffle court. Arrivé dans la cuisine, trois pas droit devant, un pas sur la gauche, il tirait sa chaise, s’asseyait lourdement et s’autorisait enfin à ouvrir les yeux.

 

*

*         *

 

Chaque matin au réveil, Lucien avait des palpitations à l’idée de ce corps qui l’attendait, étendu le long de son lit, sur son tapis persan. Raide mort. Il se gardait bien d’en parler à sa femme, de peur que son aveu n’aggrave les choses en accordant à l’intrus une importance qu’il ne devait pas avoir, en l’invitant, en somme, à prendre ses aises, à s’installer définitivement le long de son lit, sur son tapis persan. De peur, aussi, que sa femme ne le pointe du doigt et n’éclate d’un de ces rires qui n’en finissaient plus.

 

*

*         *

 

Un beau matin, décidant de couper court à une situation qui s’enlisait, Lucien s’enhardit, sortit la main des draps et brassa l’air en bas de son lit. En vain. Il s’apprêtait à rire tout haut de sa propre bêtise lorsque ses doigts rencontrèrent un obstacle. Quelque chose qui n’avait rien à faire sur son tapis. Le corps d’un homme, à l’endroit même où il avait déposé ses pantoufles la veille au soir.

 

Le cœur battant comme un forcené, il se força à le palper, puis le remua, le secoua, le pinça, donna même quelques coups dedans. Aussi dur et sec qu’un bout de bois mort.

 

Lèvres pincées pour ne pas gémir, Lucien repoussa les couvertures, enjamba le corps qui lui barrait le passage et zigzagua jusqu’à la porte de la chambre à coucher. Arrivé dans la cuisine, trois pas droit devant, un pas sur la gauche, il tira sa chaise et s’assit lourdement. Puis il ouvrit les yeux et contempla ses orteils nus qui se recroquevillaient sur le carrelage froid. Il avait besoin de réfléchir.

 

Après avoir avalé son café, un peu rassuré par les bruits familiers s’échappant de la salle de bains où sa femme était occupée à sa toilette, Lucien osa s’aventurer à nouveau dans la chambre à coucher. Il ouvrit la porte. Puis les yeux. Pas l’ombre d’un corps sur son tapis. Il mit la pièce sens dessus dessous et dut rapidement se rendre à l’évidence : le corps s’était volatilisé. Mais ses pantoufles déformées, gueule béante, prouvaient qu’il n’avait pas rêvé. Qu’il n’était pas fou.

 

*

*         *

 

Ce soir-là, en rentrant du travail, Lucien repensa à ses pantoufles écrasées sous le poids de l’intrus. Des belles charentaises en laine toutes neuves, accueillantes et réconfortantes, que sa femme lui avait offertes pour Noël ! Et il sentit la révolte gronder en lui. Se jura de dire au mort ce qu’il pensait de son comportement, s’il avait le culot de revenir le lendemain matin. Il lui expliquerait avec fermeté que son petit manège avait assez duré, qu’il devait mettre un terme à ses agissements. Qu’on ne pouvait pas profiter éternellement de l’hospitalité des braves gens et du moelleux de leur tapis persan.

 

Et puis, il faut bien l’avouer, Lucien trouvait injuste de se geler les pieds à cause d’un parfait inconnu. Une idée en amenant une autre, il songea que le mort avait probablement une famille qui l’aimait, à qui il manquait, qui s’inquiétait sans doute de ses absences à répétition.

 

Il nota mentalement d’insister particulièrement auprès de ses proches pour qu’ils lui trouvent une dernière demeure plus convenable, une belle boîte bien hermétique par exemple, avec cadenas, dont il ne puisse plus s’échapper à tout bout de champ.

 

L’affaire entendue, Lucien alla se coucher en sifflotant. Pressé de se réveiller. Pressé d’en découdre avec le mort et de lui tirer les vers du nez : nom, prénom, adresse. Après ça, zou ! Du balai ! Il lui ferait débarrasser le plancher.

 

*

*         *

 

Le lendemain matin, en sortant du rêve, Lucien souriait à la pensée que l’heure avait sonné. L’heure de retrouver l’usage immodéré de son domicile. De long en large et du sol au plafond. Il repoussa les couvertures, enjamba le corps et ouvrit les yeux. Lentement.

 

Il y avait là un gros tas de chiffons, une forme vaguement humaine, avachie, comme échouée en bas de son lit. Lucien se pencha en avant, fronça les sourcils et plissa les yeux. Il resta planté à côté du tas de chiffons, et plus il fronçait les sourcils, et plus il plissait les yeux, plus les contours s’affirmaient.

 

Il distingua d’abord des pieds, des pieds poilus qui sortaient d’un pantalon de pyjama, un modèle en flanelle passé de mode mais très confortable, au motif à carreaux, en tous points semblable à ceux qu’il portait. Il serra les poings, blanc de rage. Le mort, ce sans-gêne, avait dû fouiller dans ses tiroirs et se servir.

 

La veste de pyjama, en flanelle, était assortie au pantalon. Pour se donner du courage, Lucien fixa un moment le bouton du bas. Rond, en corne, un peu jauni sur les bords. Le fil menaçait de casser, il faudrait qu’il demande à sa femme de le recoudre. Puis ses yeux remontèrent vers le cou, hésitants. Bouton après bouton.

 

Lucien détourna le regard. La vue de cette peau inconnue, tendue sur la pomme d’Adam, relâchée et vulnérable sous les mâchoires, le mettait terriblement mal à l’aise. Il ouvrait déjà la bouche pour débiter le sermon préparé avec soin la veille, lorsqu’il se ravisa. Il n’allait quand même pas adresser la parole au mort en étudiant les motifs du tapis persan comme si de rien n’était. D’accord, l’intrus s’était montré très malpoli en s’introduisant chez lui jour après jour sans y être invité, en malmenant ses pantoufles, en empruntant son pyjama sans lui en demander la permission et Dieu sait quoi encore, mais ce n’était pas une raison pour le traiter comme un malpropre.

 

Il prit donc une profonde inspiration et se décida enfin à regarder le mort. Ce visage marqué, fatigué… Ce visage lui était familier. Trop familier. Il le voyait tous les matins. Dans la glace, au moment de se raser. La douleur, atroce, le transperça, vrilla son cœur, il voulut porter la main à sa poitrine et s’écroula en avant, face contre terre.

 

Le bruit sourd de sa chute réveilla sa femme qui se glissa de son côté du lit, encore chaud, se pencha pour jeter un coup d’œil et se demanda ce que son bougre d’homme pouvait bien fiche par terre, le nez dans le tapis. Comme s’il comptait les fils. Elle repoussa les couvertures et enjamba le corps. Le palpa, puis le remua, le secoua, le pinça, donna même quelques coups dedans. Aussi dur et sec qu’un bout de bois mort.

 

Apercevant les pantoufles, écrasées sous le poids de Lucien, elle poussa un profond soupir. Des belles charentaises en laine, toutes neuves. Si c’était pas malheureux…

Voir les 3 commentaires - Ecrire un commentaire
Mercredi 7 avril 2010 3 07 /04 /Avr /2010 13:45
- Publié dans : Dans mes tiroirs

IMG_4469.jpg

 

La femme-objet

 

Il s’assoit sur ses principes – c’est la femme-chaise.


Il la plie à tous ses caprices – c’est la femme-roseau.


Il se peigne en regardant dans ses yeux – c’est la femme-miroir.


Il plonge en elle – c’est la femme-puits.


Il s’enracine en elle – c’est la femme-tronc.


Il déverse sur elle un flot d’ordures – c’est la femme-poubelle.


Il la suspend au plafond pour mieux l’admirer – c’est la femme-cintre.


L’objet de sa passion.

Voir les 1 commentaires - Ecrire un commentaire
Vendredi 26 février 2010 5 26 /02 /Fév /2010 19:56
- Publié dans : Humeurs

P1040165.JPG


À louer


Cerveau jeune, non-fumeur,
très peu servi, bien entretenu.
Horaires à définir.
Faire offre au journal qui transmettra.


Référence 74896-AZ-36

Voir les 0 commentaires - Ecrire un commentaire
Jeudi 25 février 2010 4 25 /02 /Fév /2010 20:30
- Publié dans : Dans mes tiroirs

L’homme est sa propre prison.

 

102_0298.JPG

 

     Mon fils prétend que j’oublie. Que je deviens négligente.

 

     J’ai beau protester, tempêter, donner de la voix pour l’impressionner, il ne me fait pas confiance. Mon appartement est envahi de petits bouts de papier couverts d’une écriture rageuse :

 

     — Pense à boire suffisamment ;

     — Pense à fermer à clé ;

     — Pense à prendre tes médicaments

 

     Penser, penser, penser ! S’il pouvait, il ferait pipi à ma place. Il colle ses fichus papiers un peu partout. Sur le frigidaire. Sur la porte d’entrée. Sur le miroir de la salle de bains, l’armoire à pharmacie. On dirait un jeu de piste géant. Drôle de jeu qui n’amuse, ni lui, ni moi. Il soutient que c’est pour mon bien. Pour mon bien, ou pour sa tranquillité d’esprit ?

 

     Tant qu’il est dans mes jupes, à grogner comme un ours de pacotille, je le laisse faire, mais dès qu’il a tourné les talons, je les arrache un à un, ses papiers. Méthodiquement. Avec un sale plaisir. Quand il revient, il fait les gros yeux, il soupire pour me donner mauvaise conscience. C’est un monde, quand même ! Je suis encore chez moi, jusqu’à preuve du contraire !

 

     Je suis encore chez moi et je suis toujours autonome. Je me fais à manger, quand j’ai faim. Est-ce de ma faute si je n’ai plus qu’un appétit d’oiseau, un appétit de moineau ? Je tiens ma maison, j’en suis très fière ; je chasse les moutons de poussière, je les débusque jusque sous les meubles. Je fais mon lit tous les jours.

 

     C’est vrai, je le reconnais, mes bras n’ont plus la même force, ma vue n’est plus aussi perçante, souvent un vertige me saisit, je me rattrape comme je peux, ou pas, mes bras et mes jambes sont constellés de bleus, mais je tiens encore debout, je peux encore tenir un balai, je peux encore tenir ma maison.

 

     Mon fils prétend que j’oublie. Que je deviens négligente.

 

     Je ne le reconnais plus. C’était pourtant un bon petit. Travailleur à l’école, obéissant à la maison, poli avec les gens. C’est moi qui lui ai tout appris. Et Dieu sait que la vie n’a pas été tendre avec nous, surtout au début. Il est né au beau milieu de cette guerre contre nature, cette guerre qui n’aurait jamais dû avoir lieu, la précédente était déjà la der des der !

 

     C’était un bon petit, vraiment. Aujourd’hui, il me donne des ordres, par petits bouts de papier interposés. À croire que les rôles sont inversés, que c’est moi l’enfant, maintenant ! Son père n’est plus là pour le remettre à sa place, alors, quand il a abusé de ma patience ou que je suis fatiguée, il m’arrive de le rembarrer. Ça le surprend, je le vois bien, je le lis dans ses yeux.

 

     Mon fils prétend que j’oublie. Que je deviens négligente.

 

     C’est vrai qu’il m’arrive d’oublier. Mais tout le monde oublie ! Tout le monde oublie. Tout le temps. D’éteindre la lumière. De souhaiter un anniversaire. De poster une lettre.

 

     Au lieu de me houspiller, de me couvrir de reproches, de me rendre honteuse comme une gamine prise les doigts dans le pot de confiture, je préfèrerais qu’il prenne le temps de s’asseoir un peu avec moi, de discuter. Je ne demande pas à échanger des pensées philosophiques, je donnerais tout pour des banalités. Parler de la pluie et du beau temps suffirait à mon bonheur.

 

     Quand je me sens trop seule, je siffle pour me tenir compagnie. Je n’aime plus m’écouter chanter, ma voix n’est plus qu’un filet, mince et tremblotant, j’ai l’impression d’entendre une vieille femme. La vieille femme que je suis devenue.

 

     Mon fils prétend que j’oublie. Que je deviens négligente.

 

     Me surveiller ne lui suffit plus, il cherche à tout contrôler, il entre chez moi comme dans un moulin. Il a un double des clés, qui le lui a donné ? Pas moi en tout cas. Il me regarde comme si j’avais déjà un pied dans la tombe, il arpente les pièces de mon appartement comme s’il dressait l’inventaire de son héritage.

 

     Il faut que je lui prouve que je ne suis pas négligente. Que je peux toujours m’assumer. Avec un peu de chance, il abandonnera l’idée de me placer dans une institution. Il n’a encore rien dit mais je sens bien que cette sottise lui trotte dans la tête. Je ne suis pas folle. Je vois clair dans son jeu.

 

     Quelque chose me tracasse, tout de même. Il y a des choses, des choses importantes qu’une mère devrait pouvoir dire à son fils. À qui les dire, sans ça, sinon au Créateur, au jour du Jugement dernier ?

 

     Ces choses, ces choses importantes, je dois les taire. Pour mon bien. Pour le sien. Pour rien au monde je ne l’avouerais, même sous la torture. De plus en plus, il m’échappe. Je l’ai sur le bout de la langue mais il se dérobe, il se refuse.

 

     Le prénom de mon fils. Mon fils unique.

Voir les 1 commentaires - Ecrire un commentaire
Mercredi 24 février 2010 3 24 /02 /Fév /2010 23:24
- Publié dans : Dans mes tiroirs
IMG_4468.jpg

     Un soir, dans un geste de dégoût incontrôlable, il la jeta dans le vide-ordures.

 

     Quand il avait rencontré Huguette, elle travaillait comme croupière dans un casino de province et la virtuosité avec laquelle elle manipulait, distribuait, ramassait les cartes l’avait fasciné. Très vite, il lui avait demandé sa main. Très vite, elle avait accepté.

 

     Impossible d’imaginer couple plus uni, plus fusionnel. Elle l’accompagnait dans tous ses déplacements, protégée des chocs par une poche rembourrée de son sac à dos. De temps en temps, il baissait la fermeture éclair pour la cajoler un peu. Le soir, au moment de regarder la télé, il l’installait confortablement sur un coussin et commentait les images qui défilaient. La nuit venue, il la couchait sur l’oreiller à côté de lui et l’embrassait tendrement avant d’éteindre sa lampe de chevet.


     Le plus souvent possible, il lui faisait la surprise d’un dîner aux chandelles. La lueur vacillante des bougies mettait sa carnation en valeur et, même si elle ne touchait jamais à son assiette, il se sentait le plus heureux des hommes. Il passait des heures à s’occuper d’elle, nourrissant sa peau, repoussant ses cuticules, limant ses ongles. Bagues, chaînes, bracelets, il la couvrait de bijoux. Rien n’était trop beau pour elle.

 

     Et puis, l’usure…

 

     Il cessa peu à peu de lui adresser la parole. De prendre soin d’elle. Quand il quittait une pièce, il lui semblait sentir dans son dos son regard lourd de reproches. Il se mit à sortir sans elle. Il lui arrivait aussi de la perdre de vue et de passer de longues minutes à la chercher dans tout l’appartement, pour la retrouver dans le tiroir aux couverts, dans le frigo, au milieu du linge sale.

 

     Le quotidien avait réussi son travail de sape. À présent, quand il la regardait, il la voyait telle qu’elle était : la peau ternie, fendillée, craquelée par endroits ; les ongles jaunis et cassants.

 

     Alors, un soir, dans un geste de dégoût incontrôlable, il la jeta dans le vide-ordures.

 

     Ensuite, il la pleura. La regretta. Se reprocha longtemps son mouvement d’humeur, songeant qu’il aurait dû peser le pour et le contre, se montrer plus clément, faire quelques concessions, peut-être.

 

     Et puis, un jour, sa route croisa celle d’Odette.

 

     Odette n’avait aucune conversation, elle était ficelée comme un sac et riait gras, mais ces mains, Bon Dieu ! ces mains ! Une peau sans défaut, lisse, comme tendue sur un tambour, des doigts fins et des ongles parfaitement bombés…

 

     Après six mois d’une cour assidue, il lui demanda sa main et Odette accepta dans un souffle. Incapable de lui lâcher le poignet, il observait avec fascination sa carotide qui palpitait d’émotion, l’endroit précis où il plongerait le couteau, le geste vif et précis, avant de lui trancher la main proprement.

 

     Il l’enterrerait à côté d’Huguette. Il était temps pour lui de tourner la page. De recommencer à vivre normalement.

Voir les 1 commentaires - Ecrire un commentaire
Mardi 23 février 2010 2 23 /02 /Fév /2010 17:49
- Publié dans : Dans mes tiroirs

148_4884.JPG


Si la vie était un roman

 

 

On porterait la tête sous le bras quand elle devient trop lourde


On persuaderait la porte de s’ouvrir bien gentiment quand on a oublié ses clés


On entrerait dans les tableaux pour s’y promener à son aise


On fendrait les lacs d’un revers de main pour traverser à pied sec


On irait au bureau dans son lit pour passer plus de temps à rêver


On choisirait chaque matin sa tête du jour


On aurait dans le crâne un bouton off pour éviter l’ébullition


Des mots et des expressions très laids comme « gérer » ou « lister » se racorniraient et tomberaient tout seuls du dictionnaire


Les oiseaux feraient de temps en temps la planche dans le ciel, juste pour rire


Les chiens promèneraient leur propriétaire au bout d’une laisse d’un kilomètre de long


Les enfants en laisseraient dans l’assiette et les parents en redemanderaient


L’ordinaire aurait belle gueule

 

 

Si la vie était un roman

Voir les 1 commentaires - Ecrire un commentaire
Lundi 22 février 2010 1 22 /02 /Fév /2010 20:26
- Publié dans : Dans mes tiroirs

IMG_6990.jpg


     Je ne sais pas comment elle a fait pour entrer, elle a dû profiter de la nuit pour s’installer dans ma tête, la bestiole, se glisser dans mon oreille ou se faufiler par ma bouche ouverte et s’installer dans ma tête, la bestiole, et depuis mon crâne est son royaume. Elle me bouffe me creuse me grignote de l’intérieur, la bestiole, chaque jour elle prend un peu plus ses aises, elle fait son nid dans ma tête, la bestiole, elle fait son nid dans ma tête.

 

     Au début je ne percevais qu’un vague bourdonnement, un frémissement mat une vibration sourde, un bruit de fond dont j’aurais pu m’arranger, et puis elle s’est mise à me parler, la bestiole, et une fois qu’elle a commencé à me parler, elle ne s’est plus arrêtée.

 

     Je vais au supermarché je prends une boîte de petits pois et au moment de la poser dans le caddie, la bestiole me dit Tue-la, j’attends mon bus et au moment de grimper dedans, la bestiole me dit Tue-la, vas-y, je me brosse les dents et au moment de cracher dans le lavabo, la bestiole me dit Tue-la, vas-y, tue-la.

 

     Elle me serre dans ses pattes immondes quand je m’endors, la bestiole, à chaque coup de fourchette c’est elle que je nourris, la bestiole, et quand je me regarde dans la glace c’est encore elle que je vois, la bestiole, je ne sais pas à quoi elle ressemble mais c’est elle que je vois. La bestiole, la bestiole, la bestiole.

 

     J’ai versé de l’huile bouillante dans mon oreille pour la faire décamper la déloger la chasser, j’ai crié : « Tiens, prends ça ! » en la regardant droit dans les yeux, la bestiole, surtout ne pas flancher, accueillir la douleur, l’habiter, j’ai versé de l’huile bouillante dans mon oreille et pendant plusieurs jours le monde autour de moi s’est tu, le monde autour de moi mais pas la bestiole, Tue-la, Tue-la, vas-y, Tue-la, vas-y, tue-la.

 

     Ma femme s’inquiète pour moi, elle trouve que je file un mauvais coton que j’ai « un drôle d’air », Oui ma chérie c’est vrai j’ai un drôle d’air, un drôle d’air qui me trotte dans la tête, voilà ce que je pense mais pas question de lui en parler elle me croirait fou, elle me croirait fou mais ce n’est pas moi c’est la bestiole, la bestiole, la bestiole.

 

     Tue-la.

 

     Tue-la, vas-y.

 

     Tue-la, vas-y, tue-la.

 

     Il faut que je la tue. Il faut que je la tue. Il faut que je la tue et c’est sûr, la bestiole se taira. Tue-la, vas-y, tue-la. Elle se taira ou elle ira s’installer ailleurs. Elle s’extraira de mon oreille, la bestiole, ses pattes immondes d’abord et puis sa tête immonde et puis son corps immonde, elle viendra s’écraser par terre et je n’entendrai plus parler d’elle.

 

     J’entends claquer la porte d’entrée. La bestiole s’agite dans ma tête, fébrile, presque hystérique, Tue-la, Tue-la, vas-y, Tue-la, vas-y, tue-la, elle sent que j’ai trouvé son talon d’Achille, la bestiole, elle sait qu’elle va bientôt devoir déguerpir foutre le camp me foutre la paix Tue-la, Tue-la, vas-y, Tue-la, vas-y, tue-la.

 

     À cette pensée je souris, ma femme entre dans le salon mon calvaire va bientôt prendre fin Tue-la, Tue-la, vas-y, Tue-la, vas-y, tue-la je vais lui couper le sifflet à la bestiole ma femme entre dans le salon et sourit de me voir sourire « On dirait que ça va mieux ? » elle s’approche pour m’embrasser la bestiole et je mets les mains autour de son cou et je serre Tue-la, Tue-la, vas-y, Tue-la, vas-y, tue-la et mes pouces s’enfoncent dans la chair immonde de la bestiole Tue-la, Tue-la, vas-y, Tue-la, vas-y, tue-la elle brasse l’air de ses pattes immondes la bestiole et puis j’avais raison je le sentais je le savais elle s’écrase par terre la bestiole elle s’écrase et elle ne bouge plus.

 

     C’était si simple j’aurais dû y penser plus tôt tellement simple que j’éclate de rire j’enjambe le corps de la bestiole qui me barre le chemin il faut que j’ouvre la fenêtre que je savoure le bruit de la circulation maintenant que c’est le silence dans ma tête j’ouvre la fenêtre et au moment où j’écarte les battants Tue-la, Tue-la, vas-y, Tue-la, vas-y, tue-la Tue-la, Tue-la, vas-y, Tue-la, vas-y, tue-la Tue-la, Tue-la, vas-y, Tue-la, vas-y, tue-la

Voir les 0 commentaires - Ecrire un commentaire
Dimanche 21 février 2010 7 21 /02 /Fév /2010 18:21
- Publié dans : Humeurs
Photo-031.jpg Votre question m'a plongé dans un puits, dans un trou, dans un embarras dans lequel je n'étais pas tombé depuis de nombreuses années. Voici plusieurs réponses.

Mon amour pour la vie est hésitant ; j'écris donc pour assurer ma survie. J'essaie de bien écrire pour qu'on ne me surprenne pas à raconter des conneries comme un politicien. Au vieux proverbe : Manger ou mourir, j'ajoute Manger et écrire ou mourir. Après avoir écrit, je lis souvent Brillat-Savarin, ou des livres de cuisine aux toilettes. Puis, j'essaie de cuisiner aussi bien que j'espère écrire. Après un somme, j'écris à nouveau, à la façon d'un plongeur souterrain qui nage dans le sol pour comprendre les racines et les radicelles des arbres. Je m'enracine aux processus cycliques de la vie afin de ne pas gaspiller ma vie à des bêtises. Je chasse et je pêche parce que ça m'aide à écrire. Les romans et les poèmes sont les ruisseaux et les rivières qui sortent de mon cerveau. Je continue à écrire dans les moments noirs pour subvenir aux besoins de ma femme et de mes filles, de mes chiens et de mes chats, pour acheter du vin, du whisky et de quoi manger. J'écris comme un acte de culte envers les créatures, les paysages, les idées que j'admire ; pour commémorer les morts, pour créer de nouvelles femmes à aimer.
À l'instant, tout en écoutant la tempête de neige dehors, je me suis versé un grand verre de bordeaux. C'est ça qui me plaît ! Votre Rimbaud a dit : Tout ce qu'on nous enseigne est faux. Je le croyais quand j'avais dix-huit ans et je le crois encore. Les écrivains ne sont que des imbéciles qui doivent voir le monde dans lequel nous vivons mais qui ne l'ont jamais découvert. J'écris pour continuer à être un fleuve inexploré. Ça me va comme un gant.
Voir les 1 commentaires - Ecrire un commentaire
Vendredi 19 février 2010 5 19 /02 /Fév /2010 21:14
- Publié dans : Dans mes tiroirs

  IMG_4499.jpg


     Je suis assez fier de moi, j’ai réussi à piquer des biscuits en cuisine, personne ne s’est aperçu de rien. Depuis quelques jours, au réfectoire, je mets dans ma serviette en papier une partie du repas pourri qu’ils nous servent, et ni vu ni connu, je la planque dans ma poche. Une fois dans ma chambre, je transfère le tout dans mon sac à dos.


 

     Personne ne se doute de mes projets. Enfin, à part ma voisine de chambre. Toujours à fourrer son nez dans les affaires des autres, celle-là ! Elle m’a vu glisser une cuisse de poulet sous la table, l’autre midi. Elle a roulé de gros yeux, et puis elle m’a fait signe que, bouche cousue, ça resterait entre nous. Je ne m’inquiète pas trop, elle est à l’âge bête où on rit au début et à la fin de chaque phrase. C’est très agaçant mais au moins, personne ne la prendra au sérieux si elle moufte.


 

     Pourquoi je m’en vais ? C‘est très simple. Je m’en vais parce qu’on n’a rien le droit de faire ici, qu’il y a des règles pour tout, que papa-maman me manquent, qu’on m’interdit de leur téléphoner pour leur dire de venir me chercher, leur dire que j’étais mieux chez nous, que je serai sage maintenant, qu’on n’a rien le droit de faire ici, qu’il y a des règles pour tout.


 

     Chaque fois que je demande à leur parler, on soupire, on prend un air excédé, on me dit « Plus tard, plus tard »… Mais plus tard n’arrive jamais.

 

*

*         *

 

     Je contrôle encore une fois le contenu de mon sac à dos : une cuisse de poulet, un plan de la région, des biscuits, un petit canif, mon pyjama en pilou, tout troué mais toujours aussi doux, un flanby, ma brosse à dents, deux quignons de pain, une lampe de poche pour voir la nuit, une pomme à peine entamée, du dentifrice et un savon, et bien sûr, ma kryptonite.


 

     Je n’ai pas d’eau, c’est une faille dans mon plan, je sais bien, mais ils nous surveillent avec leurs yeux de sniper, ces chacals, et je me voyais mal embarquer une carafe sous ma serviette en papier… Heureusement je suis débrouillard, je compte boire l’eau de pluie retenue par les feuilles des arbustes, ou bien je scierai un cactus avec mon petit canif, il y a de l’eau dans les tiges, ça semble dingue pourtant j’ai lu ce truc dans un roman d’aventures.


 

     Ma kryptonite ? Je l’ai trouvée il y a un moment déjà, je ne sais plus trop quand, ils nous avaient emmenés faire une petite balade en forêt, tout le monde monte dans le bus, ça vous fera du bien une petite balade en forêt, tout le monde descend du bus, allez vous dégourdir les jambes ! Moi je la traînais, la jambe, je n’ai jamais aimé les voyages organisés, c’est comme ça que je me suis retrouvé bon dernier, comme ça que je l’ai aperçue. Elle gisait un peu à l’écart du sentier, on aurait dit une pierre de rien à la regarder comme ça, mais j’ai tout de suite senti qu’elle venait d’une autre planète. On aurait dit une de ces pierres bizarres que crachent les volcans en colère, toute noire et toute trouée.


 

     Je me suis penché et je l’ai ramassée. Elle m’a brûlé et j’ai failli la lâcher aussi sec. Premier indice. J’ai tenu bon et je l’ai soupesée. Au premier abord on aurait pu croire qu’elle était dense, qu’elle allait peser son petit poids, mais elle était aussi légère que l’oisillon qui vient de naître. Deuxième indice. Le troisième indice, j’ai oublié ce que c’était, mais une chose est sûre, ce jour-là, il y avait un troisième indice, vrai de vrai ! Tout ça mis bout à bout m’a convaincu que je tenais dans mes mains la kryptonite. La seule, l’unique.

 

 

     Il m’a encore fallu un peu de temps pour admettre que j’étais l’élu. Ce n’est pas le genre de nouvelle qu’on digère facilement. L’idée a donc fait son petit bonhomme de chemin dans ma tête. Et au bout de ce chemin, je me suis dit : OK, d’accord, entendu, je serai Superman. Superman, sinon rien.


 

     Ça va en boucher un coin à papa, quand il me verra arriver en vol plané par la fenêtre du salon, depuis le fauteuil où il bourre sa pipe. Lui qui dit toujours que je ne suis bon à rien, qu’on ne fera rien de moi – qui le dit ou le pense très fort en tout cas, je le vois à la façon dont il mâchouille sa lèvre chaque fois qu’il me regarde à la dérobée.


 

     Pour ce qui est du vol plané, je me rends bien compte que je m’avance peut-être un peu. Je serai déjà content si j’arrive à couvrir dans les airs la majeure partie de la distance qui me sépare de papa-maman. Je devrai probablement faire des arrêts pour me reposer, marcher un peu le temps de recharger mes batteries. D’où le plan de la région piqué dans le bureau de la directrice. J’ai tout prévu.


 

     Quand ils montrent Superman dans les vieilles bandes dessinées, celles que m’a données papa, avec les pages jaunies, usées à force d’avoir été tournées, ils le représentent toujours le poing serré, comme s’il brandissait un étendard ou quelque chose dans le genre. J’ai bien réfléchi et je pense que c’est juste du folklore. Je pense que c’est censé symboliser qu’en plus de voler, il défend la cause de la veuve et de l’orphelin, les jours où il ne sauve pas le monde bien sûr. Du folklore tout ça, du folklore. À moins que ça serve à le rendre plus aérodynamique, à lui faire fendre l’air comme le bec d’un oiseau ou le nez d’un avion ?


 

     Je serai déjà content de voler à peu près droit, les zigzags ça rallonge la route, alors mon poing, je pense qu’il restera dans ma poche, à serrer ma kryptonite pour éviter qu’elle tombe en plein vol. Ça serait la cata. Ouais, je serai déjà content de voler à peu près droit, alors sauver le monde, on verra plus tard. Je vais commencer par me sauver moi. Me sauver et rentrer chez papa-maman. Après, Superman débarrassera la table, fera la vaisselle, passera l’aspirateur, tout ce qu’ils veulent, pour leur faire oublier que je me suis échappé d’ici.

 

*

*         *

 

     J’enfile le costume rouge et bleu que j’ai bricolé avec des vieux vêtements à moi et j’admire mon reflet dans la glace. Ça en jette ! Je ne sais pas si ça m’aidera à voler plus droit, c’est peut-être un détail, je ne sais même pas si ma panoplie aura une influence quelconque sur mes superpouvoirs, pas eu le temps d’étudier la question, mais je ne peux pas me permettre de laisser quoi que ce soit au hasard. Peut-être que Superman a l’impression d’avoir besoin de son costume alors que ça ne lui sert à rien, comme Dumbo avec sa plume ?


     Après tout, même les super-héros ont le droit d’avoir leurs faiblesses, ça les rend plus humains en un sens. En tout cas Superman prend systématiquement le temps de se changer, des fois dans une cabine téléphonique, des fois dans un ascenseur, toujours dans des espaces confinés, pas pratique, moi au moins j’ai une chambre avec une glace pour vérifier que je n’ai pas le collant à l’envers ou une étiquette qui dépasse.


 

     Le grand moment est arrivé. Je suis fin prêt. J’ouvre la fenêtre en prenant un tas de précautions. J’ai attendu qu’il fasse nuit noire, ça serait trop bête de me trahir en faisant couiner les gonds ! J’ai mon sac sur le dos, je serre ma kryptonite d’une main et ma lampe de poche allumée de l’autre. Je monte sur ma chaise et puis je grimpe sur l’appui de fenêtre. J’évite de regarder en bas, ma chambre est au quatrième étage et j’ai le vertige, je sais c’est absurde dans ma situation, alors que je m’apprête à prendre mon envol, ça doit être ce que les adultes appellent l’ironie de la situation.


 

     J’adresse un dernier message télépathique à tous les habitants de la baraque, pensionnaires et surveillants compris : Salut les nazes, je me casse ! Je prends une profonde inspiration, je serre si fort ma kryptonite que tous ses reliefs doivent s’être incrustés dans ma paume, je fais un pas en avant, je balance la jambe dans le vide et je m’envole, c’est merveilleux, terrifiant et grisant à la fois, ça marche, je vole, je vole !


 

… / …

 

La Dépêche du Midi

 

Mort tragique aux Riants Jardins

 

     Un octogénaire a été retrouvé mort ce matin dans le parc des Riants Jardins. Au vu des premières constatations, il serait tombé par la fenêtre de la chambre qu’il occupait, au quatrième étage de la maison de retraite.


 

     Accident tragique ou suicide, l’enquête devra le déterminer. De même qu’elle devra établir si la responsabilité de l’établissement est engagée. Le pensionnaire, veuf et sans enfants, sans parents connus, souffrait en effet d’un Alzheimer avancé. Ce terrible événement pose à nouveau la question de l’encadrement de ces malades et de leurs conditions de vie.

 

     Détail cocasse en d’autres circonstances, la victime portait un costume rouge et bleu visiblement cousu par ses soins.

 

Voir les 1 commentaires - Ecrire un commentaire

Ouvrez les guillemets














«
Je fais un travail de chasseur pour trouver le mot juste […], l'écriture, c'est plus l'exploration des viscères que des petites histoires heureuses. Il y a quelque chose qui s'apparente à la rumination, quelque chose d'organique. »


Linda Lê

 

À bâtons rompus

Fin limier

Classement vertical

En l'an de grâce...

Juillet 2014
L M M J V S D
  1 2 3 4 5 6
7 8 9 10 11 12 13
14 15 16 17 18 19 20
21 22 23 24 25 26 27
28 29 30 31      
<< < > >>

Ouaouh !!!

À mon chevet...

EnigmaEnigma

Antoni Casas Ros

 

 La route
Cormac McCarthy


 La taille d'un ange
Patrice Juiff

  Le Pavé de Paris
Emmanuel Guibert


On n'est pas là pour disparaître
Olivia Rosenthal


Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés