Mercredi 17 février 2010 3 17 /02 /Fév /2010 16:02
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Je voudrais pas crever
Avant d'avoir connu
Les chiens noirs du Mexique
Qui dorment sans rêver
Les singes à cul nu
Dévoreurs de tropiques
Les araignées d'argent
Au nid truffé de bulles
Je voudrais pas crever
Sans savoir si la lune
Sous son faux air de thune
A un côté pointu
Si le soleil est froid
Si les quatre saisons
Ne sont vraiment que quatre
Sans avoir essayé
De porter une robe
Sur les grands boulevards
Sans avoir regardé
Dans un regard d'égout
Sans avoir mis mon zob
Dans des coinstots bizarres
Je voudrais pas finir
Sans connaître la lèpre
Ou les sept maladies
Qu'on attrape là-bas
Le bon ni le mauvais
Ne me feraient de peine
Si si si je savais
Que j'en aurai l'étrenne
Et il y a z aussi
Tout ce que je connais
Tout ce que j'apprécie
Que je sais qui me plaît
Le fond vert de la mer
Où valsent les brins d'algues
Sur le sable ondulé
L'herbe grillée de juin
La terre qui craquelle
L'odeur des conifères
Et les baisers de celle
Que ceci que cela
La belle que voilà
Mon Ourson, l'Ursula
Je voudrais pas crever
Avant d'avoir usé
Sa bouche avec ma bouche
Son corps avec mes mains
Le reste avec mes yeux
J'en dis pas plus faut bien
Rester révérencieux
Je voudrais pas mourir
Sans qu'on ait inventé
Les roses éternelles
La journée de deux heures
La mer à la montagne
La montagne à la mer
La fin de la douleur
Les journaux en couleur
Tous les enfants contents
Et tant de trucs encore
Qui dorment dans les crânes
Des géniaux ingénieurs
Des jardiniers joviaux
Des soucieux socialistes
Des urbains urbanistes
Et des pensifs penseurs
Tant de choses à voir
À voir et à z-entendre
Tant de temps à attendre
À chercher dans le noir



Et moi je vois la fin
Qui grouille et qui s'amène
Avec sa gueule moche
Et qui m'ouvre ses bras
De grenouille bancroche




Je voudrais pas crever
Non monsieur non madame
Avant d'avoir tâté
Le goût qui me tourmente
Le goût qu'est le plus fort
Je voudrais pas crever
Avant d'avoir goûté
La saveur de la mort...


Boris Vian

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Lundi 15 février 2010 1 15 /02 /Fév /2010 21:38
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Écrire pour faire reculer les ombres, les tenir à distance, les apprivoiser peut-être ? Museler ses doutes, ses inquiétudes, ses angoisses. Écrire pour éviter de penser, pour occuper ses mains qui courent sur le clavier, pour faire tourner les aiguilles de l’horloge en accéléré. Dans l’espoir fou que l’aube, touchée, se lèvera plus vite.

Écrire pour respirer un air plus pur, rendre le quotidien supportable, oublier la bêtise des hommes, sa propre bêtise.

Écrire pour repousser les limites du possible, réécrire le passé, faire douter la mort. Rendre caduques tous les livres d’histoire, raboter le nez de Cléopâtre, changer la face du monde.

S’exiler. S’oublier pour mieux revenir à soi. Se réinventer une mémoire.

Se tromper encore et encore. Faire mentir la vérité. Polir les mensonges et les déposer sur la page, comme on abandonne des galets lisses au courant.

Faire les quatre cents coups, chercher midi à quatorze heures. Se découvrir mille vies, biographies imaginaires de celui qu’on n’a jamais été, qu’on ne sera jamais, des amours à la pelle aussi.

Enfin, enfin ! braquer une banque, voler avec la cape de Superman, faire grimper Marilyn aux rideaux, démasquer Jack l’éventreur, passer à travers les murs sans marteau-piqueur, remonter le cours du temps et se téléporter ici ou ailleurs. Mourir cent fois, être passé au fil de l’épée, pendu, écartelé, écorché vif, fusillé, décapité, et renaître de ses cendres sans une égratignure.

Être tout le monde et personne à la fois. Avoir à nouveau dix ans et construire des cabanes.

Être aimé, adoré même, porté aux nues ou jalousé, méprisé et conspué, mais provoquer des émotions fortes, susciter des sentiments contradictoires, surtout ne pas laisser indifférent, souffler le chaud et le froid mais jamais le tiède.

Faire dire aux mots ce qu’on veut, les malaxer, les triturer, les torturer. Les étirer, les déformer, les réduire en bouillie. Ruer dans les brancards, chambouler la grammaire, bousculer la syntaxe.

Faire pâlir de jalousie ses rêves.

Se prendre pour Dieu et façonner l’homme à son image, empêcher Jésus de monter sur la croix, créer une nouvelle religion puis éteindre les étoiles, les galaxies pour faire des économies d’énergie, faire imploser l’univers par la force de sa pensée.
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Vendredi 12 février 2010 5 12 /02 /Fév /2010 10:33
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Toute prison a sa fenêtre.


Gilbert Gratiant



     J’en ai pris pour 30 ans. Une vie. Ma vie ! Une éternité.

 


     Je suis innocent. Peu importe. C’est un détail, maintenant. Je faisais un coupable idéal, je leur dois de réussir l’évasion parfaite.


     En attendant mon heure, je marche dans ma tête.


     J’avais peur de ne plus savoir comment faire, une fois dehors. Peur de rouiller. Ces quelques jours entre quatre murs m’ont paru des mois, des années.


     Alors, patiemment, comme un horloger assemble et huile avec soin les pièces d’un mécanisme de précision, j’ai fait jouer mes muscles, vérifié devant la glace la fluidité de mes mouvements.


     Je sais que derrière ces murs, une herbe verte m’attend.


     Je marche dans ma tête.

 

 

*

*         *

 

 

     L’heure est venue. Je me lève, me hisse jusqu’à l’étroite fenêtre, franchis les barreaux sans difficulté, saute souplement par terre.


 

     Je traverse la cour de promenade à pas lents. Encore 300 mètres… Plus que 100 mètres… Les gardiens dans leurs miradors ne me remarquent pas.


     J’escalade le grillage. Je vois déjà l’herbe verte. Là-bas, tout près, de l’autre côté du mur d’enceinte gris et aveugle. Une herbe grasse, vert tendre.


     Je marche dans ma tête.


     Soudain, je crois entendre un martèlement.


 

     Tap tap tap.


     Le bruit de mes pas ? Pourtant, je me suis fait le plus discret, le plus silencieux possible.


 

     Tap tap tap.


     Ce rythme régulier a quelque chose de rassurant.


     Tap tap tap.


     Comme un compagnon fidèle et invisible qui se tiendrait à mes côtés.


     Tap tap tap.


     Je marche dans ma tête.


     J’entame l’ascension du mur d’enceinte. L’herbe verte est toute proche. J’en distingue les brins. Frais, serrés les uns contre les autres comme pour se réchauffer. J’ai froid moi aussi. Je pourrais les dénombrer si l’envie m’en prenait, si j’en avais le loisir.


     Tap tap tap tap tap tap.


     Mais le temps m’est compté. Ce sont de vrais pas qui s’approchent dans le couloir. La ronde de nuit. Ponctuelle !


     Je cours dans ma tête.


     Vite ! je me laisse glisser de l’autre côté du mur d’enceinte. Je sens sur ma peau le vent qui fait frissonner les brins d’herbe. Ils se courbent docilement, acceptent la caresse brutale. Pour un peu, je croirais qu’ils se prosternent devant moi pour me saluer. Pour m’accueillir.


     Je cours dans ma tête.


     Le martèlement de ma vie qui s’écoule, sablier chaud que je ne pourrais plus arrêter même si je le souhaitais, s’est précipité.


     Tap tap tap tap tap tap tap tap tap…


     Les pas s’arrêtent devant la porte de ma cellule. Le judas se soulève.


     Une exclamation étouffée :

     — Bordel, Richard ! Viens vite ! Y en a encore un qui s’est fait la belle !


     Je n’écoute plus.


     J’ai cessé d’écouter. J’ai cessé d’entendre. J’ai cessé de courir dans ma tête.


     Je foule l’herbe tendre. Pieds nus.

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Mercredi 10 février 2010 3 10 /02 /Fév /2010 11:24
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Ne pas déranger

Ne vous dérangez pas,
le temps ne fait que passer.


Vassilis Alexakis, Aller-Retour

 

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     Il n’arracha pas un seul gémissement à sa mère, c’est à peine si elle se rendit compte qu’il arrivait, pour un peu elle l’aurait fait sur le paillasson, en sortant de chez elle. On dérangea l’anesthésiste pour rien, pas besoin de péridurale, le médecin accoucheur n’eut pas davantage recours à l’épisiotomie.

 

 

     Bébé, ce fut un modèle de patience. Il ne poussa jamais un cri plus haut que l’autre. Comme il ne réclamait pas son biberon, il arrivait à sa mère de l’oublier dans un coin.

 

 

     Plus tard, Il lui arriva aussi de l’oublier à la crèche, puis à la maternelle. En vacances, elle l’oublia plusieurs fois sur une aire d’autoroute, ou à la piscine après l’heure de fermeture.

 

 

     Enfant, il n’eut pas le moindre rhume, d’ailleurs, il n’attrapa aucune des maladies les plus répandues. À la grande école, il n’alla jamais au coin, ne porta jamais le bonnet d’âne. Il finissait toujours son assiette à la cantine et s’abstenait de participer aux batailles de purée et autres concours de lancer de pots de yaourt au plafond. Il ne levait jamais le doigt en cours et les autres élèves se moquaient de lui parce qu’il se déplaçait sur la pointe des pieds.

 

 

     En grandissant, il sut se faire si petit et silencieux que les adultes oubliaient sa présence et discutaient devant lui de choses d’adultes avec des mots d’adultes.

 

 

     Il obtint son baccalauréat sans gloire ni mention, suivit de vagues études comme on se laisse porter par un fleuve tranquille.

 

 

     Il fut embauché sur un malentendu, malentendu persistant puisqu’il ne négocia jamais d’augmentation.

 

 

     Dans la rue, on lui rentrait constamment dedans, dans les queues, on lui passait constamment devant, sur les routes, on lui grillait constamment la politesse. Il arrivait aussi qu’on lui marche sur les pieds ou qu’on lui écrase une cigarette sur la tête, et bien entendu il demandait aussitôt pardon. Un jour au cinéma, quelqu’un s’assit même sur lui.

 

 

     Au restaurant, il ne prenait jamais de chaise, de peur de s’approprier la place de quelqu’un. Il attendait parfois longtemps le bon vouloir du serveur pour payer l’addition.

 

 

     Lorsqu’il achetait par correspondance, on lui adressait régulièrement la commande d’un autre. Il n’osa jamais renvoyer un seul colis. Résultat, il était régulièrement ficelé comme l’as de pique, habillé trop court ou trop long, toujours en retard d’une saison ou deux.

 

 

     Il rencontra sa future femme par hasard et l’épousa sur un malentendu. Pour ne pas risquer de lui imposer ses élans physiques, il eut souvent mal au crâne en allant se coucher. Lassée par ses migraines à répétition, elle eut le réflexe pratique de consulter le bottin et de prendre un amant. Lorsqu’il l’apprit, il ne s’en étonna pas, ne se révolta pas. Il enregistra l’information et la rangea dans le dossier « affaires classées ». C’était dans l’ordre des choses.

 

 

     Pour ne pas déranger les deux amants, il leur laissa la meulière héritée de sa mère et partit s’installer dans une chambre de bonne, sous les combles. Même seul, il veillait à mâcher en silence et les voisins n’eurent jamais à se plaindre de tapage nocturne.

 

 

     Un matin, il fut pris de vertiges qui durèrent toute la journée. Il ne voulut pas déranger le médecin pour si peu.

 

 

     Il mourut comme il avait vécu : sans déranger.

 

 

     Bouffé par ses chats. Ça tombait bien, il n’y avait plus de Whiskas®.
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Lundi 1 février 2010 1 01 /02 /Fév /2010 13:03
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INTÉRIEUR NUIT


Il fait nuit noire. On distingue une forme allongée. Un homme brun aux joues mangées par la barbe, la petite quarantaine, ouvre un œil et le referme aussitôt.


Voix off (masculine)


     J’ouvre un œil, mais le referme aussitôt. Il fait encore nuit noire. Je suis épuisé, rompu même, j’ai mal partout comme si on s’était acharné à briser chacun de mes os. Sans parler des voisins qui ont foutu le boxon jusqu’à pas d’heure, ils exagèrent, ces temps-ci c’est la java toutes les nuits ou presque.


     Bingo ! Revoilà ma vieille camarade qui s’annonce. Attaque de panique ou crise d’angoisse, je m’en fous de son petit nom, tout ce que je souhaite c’est que cette sensation affreuse d’étouffer se barre, et vite ! Je veux appeler Élise pour qu’elle me rassure, qu’elle me certifie de sa voix douce que c’est bientôt fini, mais je ne parviens à pousser qu’une sorte de croassement. Je tâte le matelas dans l’obscurité, pas d’Élise près de moi, qu’est-ce qu’elle fabrique encore ? Ce n’est pas la première fois que je me réveille au beau milieu de la nuit, en proie à cet étau qui me broie la poitrine et m’écrase la pomme d’Adam, et que son côté du lit est froid. J’espère retrouver un sommeil plus réparateur dès que j’aurai mis la dernière main à mon scénario.


     Je me demande quelle heure il peut bien être… J’allume ma super montre lumineuse avec fonction chrono, étanche à 150 mètres, cadeau d’Élise pour mes trente-neuf ans. Un pied de nez si vous voulez mon avis, destiné à me rappeler avec subtilité le temps qui file et son horloge qui s’emballe, mais pour l’instant tout ce qui m’intéresse c’est qu’elle permet de voir l’heure dans le noir, pas l’énergie de tendre le bras et d’allumer la lampe de chevet.


     03 h 23.


     Qu’est-ce que tu fiches, Élise, bordel ! Ras-le-bol d’attendre, je passe mon temps à attendre, le retour du sommeil, le retour de l’inspiration, le retour d’Élise dans mon lit, ça je pourrais y remédier facilement mais j’ai la flemme de me lever pour partir à sa recherche. Aucune envie de jouer à cache-cache maintenant. Élise aime se faire désirer, que je la course à travers l’appartement avant de la culbuter, ça lui file le grand frisson.


     Loup y es-tu ? M’entends-tu ? Je mets mes chaussettes ! Promenons-nous dans les bois, pendant que le loup n’y est pas, si le loup y était, il nous mangerait, mais le loup n’y est pas, il nous mangera pas !


     Manque de bol, je n’ai pas de temps à perdre avec ces enfantillages. Le scénar ne va pas s’écrire tout seul, le producteur et le réalisateur se relayent avec une belle régularité pour me secouer les puces au téléphone. Je suis devenu un pro du filtrage : ça fait plusieurs jours que je réussis à éviter leurs récriminations. Mais ils ont raison, le scénar ne va pas s’écrire tout seul, je ne peux pas continuer à me réfugier dans le sommeil, un sommeil qui me fuit en plus.


     Pourtant, cette fois encore, je prends mon mal en patience, bien décidé à attendre le jour. J’ai besoin de dormir, je veux dormir, laissez-moi dormir ! Je suis si fatigué, c’est ce fichu scénar qui n’en finit pas…


     Je ne comprends pas l’abattement, la lassitude qui m’a envahi. J’ai toujours voulu écrire. Toujours. Aussi loin que je me souvienne. Je voulais écrire avant même de savoir écrire. J’inventais des histoires à partir de vignettes Panini que je collais dans un carnet à carreaux. J’ai créé un petit journal dont je rédigeais les rubriques et que j’illustrais moi-même, je le distribuais aux membres de ma famille contre des bonbons, une place de cinéma… Plus tard, j’ai enrôlé de force mon frère et ma sœur dans des adaptations théâtrales sauvages de récits dont j’étais friand. J’ai tout naturellement fait partie de la rédaction du journal du collège, du lycée puis de l’université. J’avais ça dans les veines, ce genre de vocation ne peut quand même pas se démentir !


     Si je ne peux plus écrire je ne peux plus rien faire, je ne suis plus moi, je suis amoché, boiteux, amputé, autant dire que je suis mort.


     Je rallume ma montre.


     03 h 23.


     J’hallucine ou quoi ? Il était déjà 03 h 23 tout à l’heure ! Comme quoi même les super montres lumineuses avec fonction chrono, étanches à 150 mètres, peuvent tomber en rade. Faudra que je demande à Élise de me filer le certificat de garantie, si c’est pas un problème de pile…


*

*         *


     J’ai dû m’assoupir. J’entends du bruit dehors, comme si on grattait à la porte. Ou qu’on fourrageait dans la serrure. Palomina ? Ce serait le jour de la femme de ménage ? Elle a un double des clés pourtant ! À tous les coups elle n’ose pas sonner. Va falloir que je me lève si ça continue. Je pousse un profond soupir. Faudrait que je me lève. Faudrait que je me lève mais, avec la meilleure volonté du monde, je n’y arrive pas. Je me sens tout raide, tout ankylosé. Je commence peut-être une mauvaise grippe ? Et merde. C’est pas ça qui va m’aider à terminer mon scénar.


     Tant pis. Soit Palomina trouve ses fichues clés, soit elle tourne les talons et revient demain. C’est Élise qui va m’en vouloir. Tant pis. Élise qui me file le bourdon avec ses envies de maternité, elle me tourne autour comme une chatte en chaleur, elle me fait un putain de chantage affectif, elle ne comprend pas que je n’ai pas la tête à ça, pas maintenant, qu’il faut d’abord que je termine ce scénar, ensuite on verra. J’ai surpris plusieurs fois son œil torve sur moi, pas le temps de creuser, pas le temps et pas l’envie, il faut d’abord que je termine ce scénar, j’espère juste qu’elle s'est pas fourré dans la tête de me faire un enfant dans le dos, c’est pas le moment, pas le moment, pas le moment !


     Ça gratte toujours à la porte. Palomina commence à me les brouter menu, menu. Je vais lui crier de prendre un jour de repos. Elle fera le ménage plus tard, c’est pas un drame. C’est pas moi l’obsédé de la propreté. C’est Élise.


EXTÉRIEUR JOUR


Il tombe une petite pluie fine. Une femme blonde, la quarantaine élégante, gratte avec application la mousse envahissant un bloc de pierre. Malgré son ample cape en toile cirée, on la devine grande et élancée. À ses mains, des gants de jardinage.


Voix off (féminine)


     Je suis peut-être obsédée par la propreté, mais Laurent était obsédé par l’écriture. Chacun sa névrose. J’aurais préféré qu’il soit obsédé par mon corps, qu’il me fasse enfin cet enfant dont on parle depuis des années, mais maintenant je réalise que tout ce temps c’est moi qui parlais, lui se contentait d’écouter.


     Ce soir-là, une fois de plus, une fois de trop, il s’est inquiété de savoir si j’avais bien pris ma pilule, une fois de plus, une fois de trop, il a répété qu’il fallait d’abord qu’il termine son scénario, qu’ensuite on verrait, mais je savais pertinemment qu’après ce scénario il y en aurait un autre, puis un autre, et encore un autre. C’était toute sa vie, ses enfants à lui, mais je me sentais exclue de cette famille, je ne la reconnaissais pas et elle ne m’acceptait pas, moi je veux des enfants de chair et de sang, pas des ersatz d’encre et de papier.


     Face aux policiers j’ai prétexté jeux sexuels, asphyxie érotique ayant mal tourné, je remontais maladroitement ma bretelle de nuisette qui ne faisait que tomber, je l’avais choisie pour ça, parce qu’elle me flatte le corps aussi, elle laisse deviner sans faire trop vulgaire. Ils sont tombés dans le panneau. Ils ont tout gobé, tout, y en avait un qui luttait vaillamment pour empêcher ses yeux de faire l’aller-retour entre mes jambes et mon décolleté, l’autre qui se passait sans arrêt la langue sur les lèvres comme un clébard assoiffé. Ils n’ont pas voulu harceler de questions la pauvre veuve éplorée, ils m’ont juste demandé l’heure de la mort, 03 h 23, facile, Laurent a réussi à péter le cadran de sa montre en se débattant, elle indiquera éternellement 03 h 23. Elle s’est arrêtée mais la loupiote fonctionnait toujours, j’ai vérifié, c’est pour ça que je l’ai fait enterrer avec, superstition stupide, s’il se sent seul dans le noir il pourra toujours regarder l’heure, il a tout le temps maintenant.


     Je m’en suis tirée, ça aurait été dommage aussi, avec mes talents de tragédienne je tirerais des larmes à une pierre, confidence sur l’oreiller de mon prof d’expression dramatique, rue Blanche. Je n’avais aucune envie de coucher avec lui tellement il me répugnait, mais je m’y étais sentie obligée, rapport à ses compliments sur mon jeu, mon jeu et mon physique. J’aurais couché avec lui tôt ou tard de toute façon, ne serait-ce que pour protéger mes arrières, m’assurer une voix de plus au moment des délibérations finales du jury.


     Je suis une femme de conviction, une femme déterminée surtout, je sais ce que je veux et je mets toutes les chances de mon côté, la fin justifie les moyens, je sais ce que je veux et je n’y vais jamais par quatre chemins. Laurent l’a appris à ses dépens, il a dû regretter son insouciance et sa légèreté quand j’ai pressé l’oreiller contre son beau visage de pâtre grec, j’étais montée à califourchon sur lui, il a d’abord cru à un jeu mais il n’avait plus du tout envie de jouer lorsque je me suis mise à peser de tout mon poids sur son torse, que j’ai appuyé le genou sur sa poitrine et l’oreiller sur sa figure, de toutes mes forces, en ignorant ses gargouillis pathétiques, ses ruades de plus en plus anarchiques et dérisoires. J’ai appuyé, encore et encore et encore. Et encore.


     Et soudain, enfin, le silence. Total, bienfaisant, apaisant.


     Il paraît qu’au moment de mourir, on voit défiler sa vie. J’ignore quel ultime film Laurent s’est projeté. Moi en tout cas, je me suis repassé les diapos de toutes les années perdues, tous les moments gâchés en sa compagnie. Bon débarras.


     J’avais tout misé sur lui et il m’a terriblement déçue, maintenant il va falloir tout recommencer, trouver un géniteur bon teint, pas facile par les temps qui courent, le séduire, facile par les temps qui courent, découvrir ce qu’il attend d’une femme parfaite et me glisser dans cette nouvelle peau, en revêtir les atours, très facile avec mon expérience et mes acquis. Puis, rapidement, embrayer sur la maternité, lui faire miroiter les charmes de la paternité, rapidement parce que mon horloge biologique ne me fera pas le plaisir de s’enrayer comme la montre de Laurent, les hommes ne veulent pas comprendre, ou ne peuvent pas comprendre, ils n’ont pas d’horloge biologique, eux, leurs foutus spermatozoïdes sont prêts à frétiller du flagelle jusqu’à l’heure de leur mort.


     J’aurais pu lui faire un enfant dans le dos à Laurent, j’aurais pu mais je ne suis pas comme ça, j’ai ma fierté, j’ai des principes quand même ! Je ne suis pas chienne, la preuve : QUI est en train de briquer sa pierre tombale ?


     Cette fichue mousse qui s’accroche, qui s’obstine à revenir ! Il n’a jamais été fichu de faire le ménage. Même mort, c’est le bordel chez lui.


Fondu au noir

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Vendredi 29 janvier 2010 5 29 /01 /Jan /2010 17:21
- Publié dans : Dans mes tiroirs

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Le béton tremble déjà de disparaître


Un grand oiseau de fer l’a survolé

Il tourne, il rôde, guette sa proie

Tranquille, il attend son heure

 

L’heure approche


Une colonne de fourmis est en marche

Armée jusqu’aux dents


Le béton tremble de plus belle

Sous les coups des envahisseurs

Qui lui rentrent par tous les pores

L’envahissent et le dévorent

Qui le rongent jusqu’à la moelle

 

Et l’heure sonne


Le sol tremble sous des pas de géant

Une main d’acier lui tranche le chef

Un cri sourd déchire les airs

Le béton souffre mais ne se rend pas

Il palpite, encore chaud


Une main s’élève puis retombe

Le signal attendu

 

Temps suspendu


Le béton frissonne sous le souffle chaud

Il geint, gémit, se fissure et se couche

Fracas, poussière et silence

 

Le béton ne tremble plus

Le béton est mort

Vive le béton


[I
nspiré d’un tag aperçu sur un immeuble de BXL en mai 2008]
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Dimanche 24 janvier 2010 7 24 /01 /Jan /2010 18:56
- Publié dans : Dans mes tiroirs

119_1906.JPGLa reine des courants d’air


     C’est la reine des courants d’air.

 

     Chaque fois qu’elle me quitte, mon corps et mon crâne explosent et des minuscules petits bouts de moi, on appelle ça des atomes, s’éparpillent. Ils viennent se coller au plafond et je finis suspendu en l’air, à me regarder gober les mouches en attendant qu’elle revienne.

 

     Parce qu’elle finit toujours par revenir.

 

     Je prie je prie je prie, tellement fort que mes ongles laissent des marques dans le gras de mes mains, je prie je prie je prie et un beau jour, un très beau jour, elle frappe à la porte et elle entre.

 

     Elle adore les biscottes. Alors quand elle vient je lui beurre des biscottes. J’ai mis au point toute une technique, ça paraît stupide mais il faut les apprivoiser les biscottes, il faut les respecter et les tartiner avec douceur sinon c’est raté.

 

     Au début, je m’appliquais tellement à étaler le beurre sans dépasser que toutes les biscottes finissaient à la poubelle, pulvérisées, et je les voyais après son départ, chaque fois que j’appuyais sur la pédale. Je voyais les bouts de biscotte et ça me faisait triste, je me disais que c’était mon cœur qui traînait là, tout cassé, au milieu des épluchures et des papiers gras. C’est pas des endroits pour un cœur. Je sais que je suis pas une lumière, mais quand même, c’est pas des endroits pour un cœur.

 

     Elle me laisse lui beurrer des biscottes, mais pas encore lui passer la main dans les cheveux et coincer sa mèche folle derrière son oreille gauche. Oui parce qu’elle a une mèche folle. C’est comme une petite virgule, ou alors un point d’interrogation, je suis pas trop bon en orthographe, une petite virgule qui en ferait qu’à sa tête, qui se ficherait des coups de peigne. Ça fait des étincelles autour de sa tête quand elle se fâche, je dis ça parce qu’elle a des cheveux comme un feu brûlant.

 

     La dernière fois qu’elle s’est mise dans une sacrée furie, c’est à cause du centre. Si je me souviens bien, elle disait qu’il fallait que j’y retourne, que c’était pas bon pour moi de rester enfermé ici à faire des ronds comme une bête de foire, qu’ils étaient déjà bien gentils de m’avoir trouvé des tas de petits boulots mais qu’un jour ils finiraient par se lasser, que ça faisait partie de son travail à elle de m’aider à me réintégrer dans la société, à retrouver la vie normale des gens.

 

     Elle a dit tout ça avec de l’électricité dans la voix, de l’électricité et des mots qui se tenaient plus droits que les miens forcément, mais le sens c’était ça, et pendant ce temps-là moi je regardais par terre en me demandant comment j’allais lui expliquer que je pouvais pas retourner au centre, pas accepter leurs petits boulots, parce qu’alors, qui lui ouvrirait la porte quand elle viendrait frapper chez moi ?

 

     Je me demandais ça en regardant par terre, et par terre il y avait ses pieds, et c’était l’été, elle avait mis des chaussures ouvertes au bout, c’est là que je me suis aperçu qu’elle avait peint les ongles de ses pieds, une couleur différente pour chaque orteil, j’avais laissé entrer deux petits arcs-en-ciel qui s’étalaient sur mon carrelage, et ça fait que j’ai complètement oublié de lui répondre.

 

     C’est la reine des courants d’air.

 

     Je l’appelle comme ça parce qu’elle est toujours entre deux portes. Un petit signe de la main, et pfuit ! elle est partie.

 

     Dès que l’escalier l’a avalée, je cours dans l’appartement comme un dératé, il faut que je verrouille toutes les fenêtres, que j’enferme les atomes de son odeur, les atomes de sa présence, ils sont à moi, à moi à moi à moi, il faut que je verrouille toutes les fenêtres sinon c’est sûr je vais étouffer.

 

     Après, je sors mon trésor des trésors de sous mon lit. Je l’appelle mon trésor des trésors même si elle ressemble à rien cette boîte en métal, c’est une accidentée de la vie pareil que moi, l’accidenté de la vie c’est comme ça qu’ils m’appellent au centre, on lui a marché dessus, on l’a cognée, mais l’important c’est pas la boîte, c’est ce qu’il y a dedans. Et dedans, il y a des petits bouts d’elle.

 

     J’ai rangé sur le dessus une biscotte entamée, elle avait mordu dedans mais son téléphone a sonné, on l’attendait ailleurs et elle a dû filer, toujours entre deux portes je vous dis. Après avoir fermé toutes les fenêtres pour la garder encore un peu avec moi, j’ai remarqué la biscotte sur la table de la cuisine.

 

     Et sur la biscotte, la trace de ses dents.

 

     On aurait dit de la dentelle.

 

     J’ai tout de suite sorti mon microscope pour l’examiner de plus près. J’ai tout un attirail technique que je cache dans un placard, au cas où on voudrait se moquer de moi. J’aime observer l’infiniment petit. C’est comme ça qu’on dit. Le monde des atomes quoi.

 

     J’ai choisi l’infiniment petit parce que l’infiniment grand me fait un peu peur. Beaucoup même. Penser à l’infiniment grand, c’est comme monter sur un escabeau sans personne qui vous tient la main pour vous aider à redescendre. En plus l’homme n’ira jamais vivre dans les étoiles alors que l’infiniment petit se cache partout, avant d’avoir mon microscope je m’en rendais pas compte mais on passe son temps à s’asseoir sur l’infiniment petit, à se coucher et à marcher dessus.

 

     Donc j’ai prélevé un bout de biscotte et je l’ai déposé sur une lame, tout doux tout doux, pour creuser ses mystères. J’espérais que ses dents m’avaient laissé un message sans le vouloir, mais je me suis usé les yeux pour rien. Ça faisait comme des falaises de beurre luisant, et puis des plages de biscotte pleines de petits trous qui devenaient des gros trous quand je tournais la molette, on aurait dit la surface de la Lune et tous ses cratères.

 

     Sinon, quand j’en ai assez de caresser mon trésor des trésors, je fais des dessins d’elle et je les colle partout, pour avoir l’impression qu’elle me regarde avec son petit sourire de travers même quand elle est pas là.

 

     Elle me regarde préparer la popote sur mon réchaud, elle me regarde regarder par la fenêtre, elle me regarde gober les mouches quand je m’ennuie d’elle, elle me regarde même dormir parce que j’ai collé un dessin au-dessus de mon lit. Ça fait comme un ciel d’été enchanté. Par moments j’essaie de la surprendre, je fais semblant de ronfler et puis j’ouvre vite fait les yeux, pour vérifier qu’elle me regarde toujours.

 

     J’ai pas de photo, elle veut pas, elle dit que ça serait pas correct. Du coup ce qui est pas correct c’est mes dessins, y a toujours un truc qui boîte, des fois c’est son grain de beauté, des fois la petite bosse sur son nez.

 

     Je sais jamais trop quand elle va venir. Ça dépend toujours. C’est ça le plus embêtant. Si je savais quand elle va venir, je pourrais me faire joli au moins, mettre mon plus beau costume, celui qui attend le grand jour dans l’armoire avec les boules de naphtaline. Il est vraiment pas de la dernière pluie celui-là, mais il a un truc magique : avec ses rayures comme des piquets on dirait qu’il me donne un grand coup de pied aux fesses pour que je me redresse.

 

     Dans mon trésor des trésors, je range aussi mon petit magot. Trop précieux pour que je le mette sous mon matelas. Pépé faisait ça, je me rappelle. Un tas de bouts de papier où je note tout ce qui me passe par la tête. Et il m’en passe. De temps en temps, je les étale sur la moquette, j’en pioche un par le plus grand des hasards et je chuchote ce qui est marqué dessus.

 

     Quand elle a l’air triste, j’ai envie de l’enrober de mes bras.

 

     Aujourd’hui elle a mangé deux biscottes. Deux !

 

     Cette nuit je me suis réveillé, il faisait plus noir que noir et mon cœur battait dans mes oreilles, il jurait qu’elle allait venir ce matin. Alors j’ai couru jusqu’à la salle de bains pour me raser et j’ai attendu qu’elle frappe. Debout devant la porte, avec mon sourire et mon costume du grand jour.

     Elle a pas frappé.

 

     L’épilepsie ça s’appelle. Ce que j’ai eu. Maintenant c’est fini, mais en partant la maladie a pas fait l’effort de ranger. Les docteurs m’ont raconté que ma cervelle avait fait des étincelles. Depuis les mots se cognent dans ma tête. Ils veulent pas faire la queue comme tout le monde. Quand ils sortent de ma bouche, on dirait de la bouillie.

 

     C’est pour ça que je m’entraîne dans la salle de bains. Les jours où je suis d’accord pour me raser, une fois si je suis paresseux, mais deux fois c’est mieux, j’efface la buée avec mon coude et je la dessine sur le miroir avec mes gros pastels. Deux fentes noires pour ses yeux comme un chat qui vous guette, deux traits collés pour son nez et sa petite bosse, du rouge pour sa bouche, jamais je trouverai la bonne couleur, on dirait un baiser papillon collé sur son menton.

 

     Après, je me concentre et je regarde dans le fond du fond de ses yeux, là où on voit l’âme des gens. C’est le seul endroit où ils peuvent pas vous mentir. Je me concentre pour pas faire de la bouillie et je commence à lui parler. Je choisis des mots courts, mais jolis quand même. Quand j’ai fini mon petit discours, c’est le moment que je préfère, je peux pas m’empêcher de dévier et j’embrasse le miroir humide. Terriblement.

 

*

*         *

 

     Elle est venue ce soir.

 

     Elle est venue pour me dire qu’elle pourrait plus venir.

 

     Avant qu’elle s’en aille en traînant pour toujours mon cœur derrière elle, j’ai demandé si je pouvais la tenir un peu contre moi.

 

     Exceptionnellement, elle a bien voulu. Alors je lui ai demandé cinq minutes, juste cinq minutes, le temps de mettre mon plus beau costume.

 

     Après je l’ai tenue contre moi, elle sentait drôlement bon de près, j’ai fermé les yeux pour imprimer son image à l’infini dans ma tête, j’ai passé la main dans ses cheveux et coincé sa mèche folle derrière son oreille gauche, elle s’est laissée faire, et puis mes mains ont glissé et je l’ai serrée, serrée serrée serrée serrée serrée, je me disais que si je la serrais assez, peut-être bien que des atomes d’elle resteraient accrochés aux poils de ma barbe.

 

     Elle s’est laissée aller dans mes bras.

 

     Elle est devenue molle, molle et lourde, on a dansé tous les deux un drôle de pas, elle se laissait complètement porter et moi je sais pas danser alors je piétinais, et puis je l’ai allongée gentiment sur la moquette pour qu’elle se repose un peu.

 

     Elle est drôlement pâle, ça risque de durer longtemps, alors en attendant, je fais un petit bisou à la bosse qu’elle a sur le nez, et je me lève pour aller lui beurrer des biscottes.

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Lundi 18 janvier 2010 1 18 /01 /Jan /2010 16:26
- Publié dans : Dans mes tiroirs

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Un homme d'habitudes


« Pour que l'événement le plus banal devienne une aventure,
il faut et il suffit qu'on se mette à le raconter. »

Sartre, La Nausée

 

     À 05 heures 59, monsieur W se réveillait, frais et dispos. À 06 heures 00, son réveil sonnait. À 06 heures 05, il satisfaisait des besoins naturels. À 06 heures 10, il trempait ses tartines beurrées dans 1 bol de café noir. À 06 heures 20, il prenait 1 longue douche écossaise en frottant bien derrière les oreilles, et à d’autres endroits que la décence nous interdit de citer. À 06 heures 40, il enfilait selon 1 ordre préétabli ses vêtements, préparés la veille et soigneusement pliés sur le valet à côté de son lit. À 06 heures 48, il nouait son lacet gauche, puis le droit. À 06 heures 49 précises, il quittait son petit pavillon de banlieue en faisant crisser le gravier sous ses pieds.

 

     Il avait la chance rare de mener 1 vie si bien réglée, arrangée et minutée qu’il n’avait jamais besoin de consulter 1 montre ou 1 horloge. Il avait la précision dans le ventre.

 

     À 06 heures 59, monsieur W montait en gare d’X dans 1 train qui le déposait à 07 heures 25 en gare d’Y. Tous les jours de la semaine depuis 20 ans, il pointait à l’usine Z à 07 heures 30 tapantes. Il pointait de nouveau à 15 heures 30 tapantes, avant de reprendre le chemin de la gare d’Y et de monter à 15 heures 43 dans 1 train qui le déposait à 16 heures 09 en gare d’X. À 16 heures 19 précises, il retrouvait avec délices son petit pavillon de banlieue et son gravier.


*

*          *


     Ce matin-là, monsieur W avait rendez-vous avec l’amour mais il ne le savait pas. À 07 heures 24, alors qu’il se trouvait comme à son habitude dans le train de 06 heures 59, il fut frappé par la foudre, la seule, la vraie, l’unique, en croisant le regard d’1 belle blonde gironde, plantée à l’autre bout de la rame, 15 mètres plus loin.

     En l’espace d’1 seconde, il sut tout d’elle et elle sut tout de lui. C’était 1 coup de foudre réciproque, 1 amour partagé comme on n’en rencontre qu’1 fois dans sa vie. Si on le rencontre. Question de timing, sans doute.

     Littéralement hypnotisé, monsieur W se leva en serrant sa sacoche d’1 main moite, remonta lentement les travées, longea les sièges comme s’il flottait.

     Elle le regardait s’approcher, 1 léger sourire aux lèvres. 1 fois près d’elle, il hésita. Oserait-il la toucher ?

     Il hésita, puis finit par tendre le bras. Sa main tremblait légèrement, l’émotion. Elle continuait à le fixer avec 1 léger sourire.


     Il tendit le bras, pressa le bouton actionnant l’ouverture des portes et descendit sur le quai.


     Il était 07 heures 25 en gare d’Y. Monsieur W devait pointer à l’usine Z à 07 heures 30 tapantes. Monsieur W était 1 homme d’habitudes, 1 homme d’honneur en somme.

 

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Jeudi 4 décembre 2008 4 04 /12 /Déc /2008 18:17
- Publié dans : Humeurs


J'ai passé la majeure partie de ma vie à me poser cette question.

Peut-être est-ce uniquement du texte que pourrait venir la réponse : réponse, hélas, qui ne saurait en être une mais qui, dans son insuffisance - dans son impuissance -, serait plutôt le cruel aveu - la confirmation posthume - de sa faiblesse.
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Mercredi 3 décembre 2008 3 03 /12 /Déc /2008 15:39
- Publié dans : Humeurs
Page éclaboussée d'encre ?

Cerveau lentement envahi par les idées noires ?

Granit démesurément grossi à la loupe ?


Quoi qu'il en soit, le résultat me plaît !
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«
Je fais un travail de chasseur pour trouver le mot juste […], l'écriture, c'est plus l'exploration des viscères que des petites histoires heureuses. Il y a quelque chose qui s'apparente à la rumination, quelque chose d'organique. »


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