Une bouteille à la mère

Publié le par Quelles Nouvelles ?


© Stéphane Fetick

Une bouteille à la mère

Les bouteilles à la mer ne ramènent pas souvent les réponses.
Antoine Blondin


     Je prie pour qu’à bord, on s’aperçoive le plus tard possible de ma disparition. Dans mes rêves les plus fous, on ne me retrouve jamais et je vois Maman, veuve sicilienne éperdue de douleur, tordre un mouchoir trempé de larmes après avoir jeté une couronne mortuaire dans les flots qui lui ont ravi son enfant chéri. La seule chose qui me chagrine, moi, c’est qu’elle risque de croire à une chute stupide, de privilégier la thèse de l’accident imbécile alors que tout est le résultat d’une fuite savamment orchestrée, je dis bien une fuite parce que je me demande si on peut encore parler de fugue à mon âge.

     Certes, dans mes rêves les plus fous, je ne m’imaginais certainement pas nageant la brasse coulée en pyjama rayé, mais dans l’adversité on fait feu de tout bois, les héros de la Résistance ne se plaignaient sûrement pas d’avoir les fesses piquées par les buissons quand ils se planquaient dans le maquis ! Après avoir aperçu l’île je ne pouvais faire ni une ni deux, je devais me jeter à l’eau et je me suis exécuté, maintenant que je suis délivré de ton emprise, Maman, et débarrassé par-dessus le marché de ta fichue croisière avec Pascal Sevran, ça faisait des semaines que tu me bassinais avec, je peux aussi bien nager la brasse coulée en pyjama rayé, c’est de l’ordre du détail.

     Avec toi et tes satanées perruches, impossible d’en placer une, tu as toujours beaucoup parlé, parlé pour deux mais on n’a jamais vraiment communiqué, alors cette île pour moi c’est inespéré. Tu n’as pas pu me suivre dans ce grand nulle part, car je suis persuadé que si tu t’étais doutée des projets que je nourrissais en secret, toi qui pensais que je n’avais pas de secret pour toi, tu m’aurais suivi, tu aurais sauté après moi et ta chemise de nuit bariolée se serait étalée en corolle autour de toi, comme une grosse fleur affreuse qui n’aurait jamais dû pousser, et j’aurais été tiraillé entre le désir impérieux de rejoindre mon île et l’obligation morale et civique de porter assistance à personne en danger.

     Et je sais trop bien vers laquelle de ces deux solutions mon cœur m’aurait porté. Tu n’as pas pu me suivre dans ce grand nulle part et c’est très bien ainsi, c’est tellement bien que j’en pleurerais, comme tu n’es pas là tu vas être forcée de m’écouter, pour une fois.

     Je n’ai jamais supporté les petits noms ridicules dont tu m’affubles, hier encore après le thé, sur le pont promenade, tu m’as appelé « mon biquet » devant le commandant. Je ne suis pas ton biquet, je ne suis le biquet de personne d’ailleurs, retiens ça une bonne fois pour toutes, alors quand le commandant, pendant le dîner qui nous réunissait tous à sa table, a évoqué l’Île au large de laquelle notre paquebot allait passer, « une île digne de Robinson Crusoé, mesdames et messieurs, et je pèse mes mots ! Sans doute la dernière terre encore sauvage, jamais domestiquée ! », j’ai entendu une petite voix s’élever au fond de moi, d’abord timide et hésitante, puis de plus en plus forte et assurée.

     Et cette petite voix disait : « Allez mon grand ! C’est le moment de vérité, l’occasion rêvée, inespérée ! Tu m’as toujours désirée sans le savoir, me voilà ! Donne-moi le nom que tu veux, baptise-moi Chance, ou Liberté, mais prends-moi, saisis-moi, vois ! je te tends les bras. »

     J’ai vite compris que c’était l’île qui s’adressait à moi, pas n’importe quelle île, notre rencontre n’était pas le fruit du hasard, non, une île que j’avais toujours appelée de mes vœux et qui s’offrait enfin à moi, une île sortie des entrailles de l’océan pour mon salut, MON île !

     L’abus d’alcool ne fut sans doute pas entièrement étranger à la petite voix qui se mit à raisonner dans mon crâne, mais des abus d’alcool, il en faut pour supporter tes abus de langage, Maman, tes abus de langage et ta fichue croisière qui prenait pour moi des allures de galère, d’aller sans retour pour l’enfer.

     Tout ça c’est du passé maintenant, j’ai tourné la page en repoussant les draps dans lesquels tu m’avais bordé avant d’aller te coucher dans le lit d’à côté, je suis sorti de la cabine sur la pointe des pieds, précaution inutile puisque tu ronfles comme un sonneur de cloche chaque nuit que le bon Dieu fait. J’ai tourné la page en me glissant sur le pont inférieur au nez et à la barbe de l’équipage, en enjambant le bastingage et en sautant dans l’eau, une eau salée comme les larmes que je n’arrive plus à verser, la source est tarie, j’ai sauté dans l’eau en me bouchant le nez et me voilà libre !

     Libre et trempé, libre et transi, je songe avec un peu de nostalgie aux draps chauds et secs que j’ai quittés, mais je suppose que même la liberté a un arrière-goût d’amertume, au début en tout cas, le temps qu’on l’apprivoise, alors en attendant j’essaie de coordonner mes mouvements comme le maître nageur que tu avais embauché trois étés de suite me l’a enseigné, et un et deux, et un et deux, d’abord les bras et ensuite les jambes, je suis une grenouille, une grenouille de quarante et bientôt cinq berges.

     J’espère nager au moins dans la bonne direction car si le paquebot est brillamment éclairé, mon île, aussi enchanteresse et accueillante soit-elle, n’a rien d’un phare ou d’un sémaphore. La liberté doit se mériter.

     Je suis un peu gêné aux entournures, un peu ralenti dans ma progression, et un et deux, et un et deux, d’abord les bras et ensuite les jambes, par la bouteille que j’ai empochée juste avant de m’éclipser, elle trônait sur ma table de nuit, cette bouteille d’huile de foie de morue dont tu m’obliges à avaler une cuillère à soupe tous les matins, en me pinçant le nez au besoin.

     Je porte aussi, autour du cou, le petit tube de plastique muni d’un cordon que tu as acheté avant la croisière pour que j’aie toujours, jusque dans la piscine ou le jacuzzi, mes papiers d’identité, « pour le cas où tu te perdrais », ainsi que la longue liste des allergies dont je souffre et des médicaments que je prends, « pour le cas où tu te trouverais mal ». Je me demande à quoi ça peut bien servir, tu ne me quittes jamais d’une semelle ! À moins que ton cerveau malade n’ait prévu l’hypothèse où tu te trouverais mal en même temps que moi ?

     Bref, une pleine liasse de feuilles bien protégées au dos desquelles je compte écrire, dès que j’aurai posé le pied sur mon île, non pas un testament mais une sorte de manifeste, les quatre cents vérités que je n’ai jamais pu te dire, Maman, les quatre cents coups que je n’ai jamais pu faire. À force de vouloir tout m’épargner, moi qui n’ai jamais eu ni bosse, ni écorchure, tu auras même réussi à m’épargner le bonheur et ses bleus au cœur.

     Ces vérités, je vais les enrouler et les glisser dans ta sacro-sainte bouteille d’huile de foie de morue, avant de la jeter à la mer. Je trouve ce retour à l’envoyeur assez drôle. Et l’ironie de la situation me fait sourire si largement que je bois la tasse.

     Ensuite ? Ensuite… On verra bien. On verra bien si un coq en pâte empaillé avant l’heure peut rivaliser avec Robinson Crusoé, ou si je suis vraiment « trop fragile, trop sensible pour ce monde ! » comme tu aimes à le répéter en secouant la tête d’un air plein d’indulgence.

     Il se trouve que tu as fini par m’inscrire chez les scouts et qu’il me semble en avoir gardé de beaux restes, j’ai appris à allumer un feu, à construire un abri de fortune, même si tu fourrais toujours dans mon sac à dos une boîte d’allumettes et une tablette de chocolat, « pour le cas où » comme tu disais juste avant de me piquer deux gros bécots sur les joues. J’étais la risée de tous mes camarades mais bien sûr tu ne t’en souciais pas, l’important c’était que je n’aie pas froid ou faim, pas vrai Maman ?

     En parlant de faim, j’ai comme un petit creux mais rien à avaler, à part une tasse d’eau de mer levée à ta santé de fer, « Tu nous enterreras tous ! » plaisantait Papa, il ne croyait pas si bien dire, il est parti les pieds devant il y a plus de quatre ans et tu m’as enterré le même jour, enterré vivant. C’est ça ! je suis un mort-vivant. Je n’ai rien à avaler, à part une tasse d’eau de mer et peut-être une lampée d’huile de foie de morue pour fêter l’événement, fêter l’événement, me fouetter les sangs et essayer d’oublier toute cette vie qui grouille sous mes pieds.

     Tu adores les documentaires animaliers alors j’étais bien forcé de les adorer, les monstres des fonds marins sont devenus mes animaux de compagnie, et quelle compagnie ! ils ont peuplé mes nuits et nourri mes cauchemars depuis ma plus tendre enfance. Aussi, pour essayer d’oublier toute cette vie qui grouille sous mes pieds, nus, je m’efforce d’imaginer que je suis simplement dans ma baignoire, une gigantesque baignoire dont on aurait enlevé le fond pour me faire une bonne blague, sauf que ça ne me fait pas rire du tout et que je vois bien que c’est faux, la preuve ? pas le moindre canard en plastique à l’horizon. C’est tant mieux parce que sinon, toutes proportions gardées, et j’effectue un rapide calcul de tête, il atteindrait… la taille non négligeable d’un bon gros paquebot.

     Une crampe ! Une crampe carabinée ! LA crampe ! Tout mon mollet droit se retrouve pris dans un étau. D’une voix suave d’hôtesse de l’air, mon île me persuade de ne pas paniquer, alors je m’allonge sur le dos et je fais la planche, le temps de récupérer. J’en profite pour vérifier que le tube de plastique est toujours accroché à mon cou, je tâte la poche de mon pyjama pour m’assurer que la bouteille s’y trouve encore, et pour finir je me palpe un peu partout, histoire de contrôler que tout est bien en place.

     La chance me sourit, j’ai toujours une tête, un tronc, deux bras et deux mains avec cinq doigts chacune au bout, deux jambes et deux pieds avec cinq orteils chacun au bout. Pour m’en convaincre j’énumère à voix haute toutes les parties de mon corps, c’est absurde je le sais, comme si l’une d’entre elles avait pu s’envoler sans que je m’en aperçoive, pendant que je nageais la brasse coulée, c’est absurde mais ça me rassure, cette comptine m’a toujours rassuré et m’empêche aujourd’hui de paniquer : « Une tête, un tronc, un bras, deux bras, une main, deux mains, un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, dix doigts, une jambe, deux jambes, un pied, deux pieds, un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, dix orteils ! ».

     Je n’ai rien emporté à part un petit tube de plastique muni d’un cordon et une bouteille, pourtant j’ai le strict nécessaire sur moi, ma seule richesse, mes bijoux de famille, ces parties honteuses que Maman me recommandait de laver tous les jours et que personne à part moi n’a jamais astiquées. Voilà que je deviens vulgaire, Maman n’a jamais aimé la vulgarité, elle me l’a assez répété, mais Maman n’est plus avec moi, ou plutôt je ne suis plus avec elle, libre à moi de dire des cochonneries, de cracher les plus grosses saletés à la face des étoiles. Je renverse la tête en arrière et je hurle :

     BITENICHONSCOUILLESVATEFAIREFOUTREENCULÉPUTAIN !
     SALOPEJETENIQUEESPÈCEDEGROSSERACLUREDEMERDE !

     Dieu que c’est fatiguant de cracher des saletés à la face des étoiles, aucun écho ne veut jouer au squash avec moi, au bout d’un moment je juge plus prudent d’économiser mes forces, impossible de dire combien de temps va durer ma traversée, la nuit est encore longue et la terre ferme encore loin sans doute. Mon île ne se livrera pas aussi facilement qu’une fille de petite vertu écarte les cuisses, elle aussi il faut que je la mérite.

     Quelque chose vient de frôler mon pied ! Quelque chose de gluant, de visqueux, quelque chose de profondément dégoûtant ! Une méduse ? Une raie manta ? Ça mord, les raies manta ? Je me remets à avancer, frénétiquement. Minute, est-ce qu’il pourrait y avoir des requins dans cette partie du globe ? Brusquement, je regrette de n’avoir pas suivi plus attentivement les documentaires animaliers…

     Qu’est-ce que c’était que ce drôle de bruit ? On aurait juré un petit garçon appelant au secours. Je tourne la tête de tous les côtés, je fouille la nuit du regard. Qui a bien pu pousser ce simulacre de cri, ce hoquet étranglé, à qui peut bien appartenir cette voix nouée par l’angoisse ? Un homme à la mer ! Un homme à la mer ! Vite ! une bouée, un canot de sauvetage, un verre de brandy on the rocks ! Je bafouille, je ne sais plus ce que je dis, je nage en plein délire.

     Il n’y a que moi au milieu de ce grand nulle part. Je suis seul, c’est ce que je voulais plus que tout au monde mais à présent, je n’en suis plus aussi sûr.

     Je jette un petit coup d’œil par-dessus mon épaule, juste pour voir. Pour le cas où. Le paquebot est toujours brillamment éclairé, j’ai la détestable sensation qu’il me nargue, la désagréable impression de n’avoir pas avancé d’un pouce.

     Je commence à me demander ce que je fiche ici, alors que je pourrais être dans mon lit, bien au chaud. Bercé par les ronflements de Maman. La mer fait de son mieux, elle clapote et me ballotte mais elle n’a pas les bras de Maman, ses bras et ses énormes seins, si Maman était là elle m’écraserait contre eux et je promets solennellement que je ne m’en plaindrais pas, pas cette fois.

     Bizarrement, plus je m’éloigne de Maman et plus je doute, plus je m’éloigne de Maman et moins l’île me parle et m’appelle, je tends l’oreille mais sa voix me parvient comme assourdie, étouffée, je sens nettement ma volonté fléchir, mon courage faiblir. Plus je m’éloigne de Maman et plus son ascendant, son emprise s’accroît, à l’inverse des propriétés physiques d’un aimant. Comment lui échapper dans ces conditions ?

     Je prépare quelques excuses. Juste pour le cas où. Pardonne-moi mon île, ma belle aventurière, mon Arlésienne, je ne suis peut-être pas à la hauteur, je ne suis peut-être pas digne de toi.

     Mon île me répond faiblement, ce n’est plus qu’un filet de voix. Je jette un nouveau petit coup d’œil par-dessus mon épaule. Le paquebot brille toujours dans mon dos comme un gros cube lumineux, je comprends maintenant le soulagement des rois mages lorsque l’étoile vint les guider dans le ciel de Bethléem.

     Alors, je décide de rebrousser chemin, il n’est pas trop tard pour rebrousser chemin.

     C’était trop tôt, au fond de moi je le sentais bien. Maman a encore besoin de moi. Maman a encore besoin de moi. Maman a encore besoin de moi ! C’est ce que je répète comme un mantra, pris d’une sorte de transe, tout en redoublant d’efforts dans la direction du paquebot, dans la direction de mon étoile, mon salut. Un mantra tellement puissant qu’il me redonne des forces, étonnamment, plus je m’époumone, plus j’ai de souffle pour continuer à avancer, et un et deux, et un et deux, d’abord les bras et ensuite les jambes, je suis une grenouille, une grenouille qui s’apprête à réintégrer son bocal par la petite échelle.

     J’en suis conscient maintenant, l’île avait la beauté de ces mirages, ces oasis qu’aperçoit le voyageur assoiffé au milieu de brumes de chaleur, elle n’a décidément rien d’un phare ou d’un sémaphore, c’est ma faute, c’est ma très grande faute.

     Maman a bien raison de me reprocher sans arrêt de m’emballer, j’en viens même à douter que l’île ait seulement existé, ailleurs que dans mon imagination en tout cas. J’ai dû rêver les propos du commandant, ce n’était qu’une sirène qui a bien failli me faire périr corps et biens, me perdre corps et âme, j’ai eu la faiblesse de tendre l’oreille et d’écouter son chant enjôleur.

     Maman a bien raison de me mettre en garde contre les femmes et leur dangereux pouvoir de séduction, elles ne s’intéressent qu’à une chose, elles vous font croire qu’elles en veulent à votre corps alors qu’elles en veulent uniquement à votre portefeuille, toutes les mêmes, toutes les mêmes sauf toi Maman, bien sûr !

     Quand je pense que j’étais prêt à t’abandonner, tu aurais eu tant de peine et je ne veux pas que tu sois triste, heureusement que ta voix, la voix de la raison, a fini par couvrir le chant de cette Messaline.

     Pardon Maman, pardon ! J’ai cru m’éloigner de toi mais je n’ai fait que nager en rond, ton giron qui me semblait étouffant et oppressant hier encore m’apparaît désormais aussi accueillant qu’une terre promise.

     C’est toi mon île Maman, c’est toi mon île et je ne l’avais pas compris, il a fallu que je me jette à l’eau pour le découvrir, que je me perde pour te retrouver.

Publié dans Dans mes tiroirs

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