L'évasion parfaite

Publié le par Quelles Nouvelles ?


Ce soir, mon blog souffle ses cinq bougies. Cinq bougies pour cinq mois d'existence.

Au début, je n'écrivais que pour trois personnes. Mon moi, mon surmoi et mon ça.

Mais aujourd'hui, je sais que je suis lue.

Se savoir attendue, ça change tout. C'est un sentiment grisant, parfois angoissant - sera-t-on à la hauteur de l'attente ?

Pour fêter cet anniversaire, j'offre à votre sagacité un court texte écrit avant la naissance de ce blog. Quand il m'arrive de le relire, je le considère comme... un objet indéfinissable. Pas un ovni littéraire, non, disons... une variété hybride.

Poème ? Chanson ? Xzqrtw ?
À vous de me dire !


L'ÉVASION PARFAITE


Toute prison a sa fenêtre.
Gilbert Gratiant

 

J’en ai pris pour 30 ans. Une vie. Ma vie ! Une éternité.

Je suis innocent. Peu importe. C’est un détail, maintenant. Je faisais un coupable idéal, je leur dois de réussir l’évasion parfaite.

En attendant mon heure, je marche dans ma tête.

J’avais peur de ne plus savoir comment faire, une fois dehors. Peur de rouiller. Ces quelques jours entre quatre murs m’ont paru des mois, des années.

Alors, patiemment, comme un horloger huile et assemble avec soin les pièces d’un mécanisme de précision, j’ai fait jouer mes muscles, vérifié devant la glace la fluidité de mes mouvements.

Je sais que derrière ces murs, une herbe verte m’attend.

Je marche dans ma tête.

*
*         *

L’heure est venue. Je me lève, me hisse jusqu’à l’étroite fenêtre, franchis les barreaux sans difficulté, saute souplement par terre.

Je traverse la cour de promenade à pas lents. Encore 300 mètres… Plus que 100 mètres… Les gardiens dans leurs miradors ne me remarquent pas.

J’escalade le grillage. Je vois déjà l’herbe verte. Là-bas, tout près, de l’autre côté du mur d’enceinte d’un gris aveugle. Une herbe grasse et tendre.

Je marche dans ma tête.

Soudain, je crois entendre un martèlement.

Tap tap tap...

Le bruit de mes pas ? Pourtant, je me suis fait le plus discret, le plus silencieux possible.

Tap tap tap...

Ce rythme régulier a quelque chose de rassurant.

Tap tap tap...

Comme un compagnon fidèle et invisible qui se tiendrait à mes côtés.

Tap tap tap...

Je marche dans ma tête.

J’entame l’ascension du mur d’enceinte. L’herbe verte est toute proche. J’en distingue les brins. Frais, serrés les uns contre les autres comme pour se réchauffer.

J’ai froid moi aussi. Je pourrais les dénombrer si l’envie m’en prenait, si j’en avais le loisir.

Tap tap tap tap tap tap...

Mais le temps m’est compté. Ce sont de vrais pas qui s’approchent dans le couloir.

La ronde de nuit. Ponctuelle !

Je cours dans ma tête.

Vite ! je me laisse glisser de l’autre côté du mur d’enceinte. Je sens sur ma peau le vent qui fait frissonner les brins d’herbe. Ils se courbent docilement, acceptent la caresse brutale. Pour un peu, je croirais qu’ils se prosternent devant moi pour me saluer. Pour m’accueillir.

Je cours dans ma tête.

Le martèlement de ma vie qui s’écoule, sablier chaud que je ne pourrais plus arrêter même si je le souhaitais, s’est précipité.

Tap tap tap tap tap tap tap tap tap

Les pas s’arrêtent devant la porte de ma cellule. Le judas se soulève.

Une exclamation étouffée.

— Bordel, Richard ! Viens vite ! Y en a encore un qui s’est fait la belle !

Je n’écoute plus.

J’ai cessé d’écouter. J’ai cessé d’entendre. J’ai cessé de courir dans ma tête.

Je foule l’herbe tendre. Pieds nus.

Publié dans Dans mes tiroirs

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Sabine 22/08/2008 15:28

@Véra. Quand je l'ai relu, avec le recul, ça m'a terriblement fait penser au Dormeur du val... qui m'avait impressionnée et durablement marquée (la preuve !), au lycée.

Sabine 22/08/2008 15:24

@Stéphane. Pendant que mon moi essayait désespérément de s'endormir et que mon ça, le bougre ! complotait avec mon surmoi, à l'insu de mon moi...

Véra 22/08/2008 03:00

C'est jeune, allègre et frais comme de l'herbe verte perlée de rosée... Un bon parfum de liberté ?

Stéphane 22/08/2008 00:30

Ton surmoi s'est surpassé...

Sabine 21/08/2008 23:13

Vous me faites penser à cette nouvelle du second recueil de Bernard Quiriny, "Contes carnivores", où des critiques d'un genre nouveau s'extasient sur la beauté et la majesté des marées noires...