Poussière

Publié le par Quelles Nouvelles ?

Je vous propose ce soir une courte nouvelle, écrite assez récemment.

Je l'avais publiée à une époque où mes fidèles lecteurs se comptaient encore sur le doigt d'une main - rappelez-vous, mon moi, mon surmoi et mon ça...

Aujourd'hui, vous êtes plus nombreux et forcément moins partiaux que les trois fayots évoqués plus haut, aussi je compte sur vos commentaires !

Poussière, tu redeviendras poussière

Je me réveille en sursaut et je tends le bras pour prendre mon pantalon, paniqué. J’ai dû faire un mauvais rêve.

Il est toujours là, soigneusement plié, sur la chaise à côté du lit. Pour finir de m’en convaincre, je glisse la main dans la poche gauche. Soulagement. Il suffit que je la sente filer entre mes doigts pour me retrouver là-bas. Chez moi. De temps en temps, je la hume. Je dois réfréner l’envie d’y enfouir la figure tout entière.

Il ne faut pas, ou plutôt, je ne peux pas. Je dois l’économiser. Je ne peux pas me permettre de gâcher un gramme de ma précieuse poignée de terre.

De temps en temps, quand ma tête est sur le point d’éclater parce que les souvenirs s’y bousculent, quand ma poitrine menace de se consumer, j’en mange un peu. Avec parcimonie, toujours. Je savoure les grains qui roulent sous ma langue.

Tout y est. Tout. Les parfums du sol lourd gorgé de soleil. L’hacienda perdue au milieu de champs immenses. Mes champs. Mes champs aux mains d’un étranger, à présent.

Ou bien je la contemple, et j’y vois les visages de ma femme, de nos deux enfants.

Le reste du temps, ce temps que je dois partager avec des ombres avec qui je n’ai rien en commun – on me met à table avec des ombres, on me sort en promenade avec des ombres, on m’installe devant la télé avec des ombres –, ma poignée de terre devient poing de terre. Je la protège jalousement dans ma main gauche, la main du cœur, serrée jusqu’à ne faire plus qu’un.

Quand je dors, seulement, je consens à rendre sa liberté à ma main gauche. J’aurais trop peur que mes doigts crispés profitent de mon sommeil pour se déplier, lâcher ma terre et la laisser s’écouler entre les draps, se perdre.


*
*         *

Un jour, au réfectoire, une petite vieille édentée qui me couvait des yeux depuis mon arrivée, amaigri et affaibli, a voulu savoir ce que je tenais là. Pourquoi je gardais toujours la main serrée dans ma poche.

Et comme je ne répondais pas, elle est allée chercher la réponse elle-même. Comme une voleuse. Dans ma poche.

Après ça, elle ne m’a plus jamais posé de question.

Après ça, ils m’ont isolé quelques jours dans ma chambre. Le temps de statuer sur mon sort, probablement. Le temps que je réfléchisse à la brutalité de mon geste, j’imagine. Sans même s’attarder sur la violence de son geste à elle.

Heureusement, ils m’ont laissé mon pantalon.


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*         *

Ils nous obligent à faire la sieste, aussi. Je les soupçonne de droguer le repas de midi pour se faciliter la tâche. Je faisais bien des siestes, avant, mais jamais je n’ai eu ce sommeil de plomb, ces réveils vaseux, cette langue pâteuse.

D’ailleurs, voilà que ça me reprend. Je commence à piquer du nez sur la nappe. Je vais monter dans ma chambre, m’allonger, me reposer un peu. Ensuite, j’admirerai ma terre et je lui répéterai combien elle est belle.


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Quand il ne restera plus un seul grain de sa terre natale, Serafin Stieglitz n’aura plus qu’à partir. Il espère s’en aller avant ce jour maudit, mais partir avec elle quand même.

Dans une courte lettre écrite d’une main tremblante et qu’il garde dans la poche droite de son pantalon, il demande à être incinéré. Poignée de cendres contre poignée de terre, il souhaite qu’on les mêle et qu’on les éparpille tous les deux aux quatre vents.


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Comme si c’était déjà pas assez, femme de ménage dans un hospice, maintenant on me demande d’aller piquer des trucs dans les chambres ! Je colle l’oreille à la porte et j’entends rien, alors j’ouvre tout doucement… La voie est libre, le vieux dort à poings fermés. Je me glisse à l’intérieur, pas besoin de chercher bien loin, ses affaires sont pliées bien gentiment sur la chaise à côté de son lit. Je n’ai qu’à tendre le bras et zou ! retour au couloir, direction la buanderie. La direction m’a expliqué que le mec en question avait un grain, il a tenté d’estropier à la fourchette une pauvre petite vieille qui lui avait rien demandé. Paraîtrait aussi qu’ils n’arrivent pas à lui faire enlever son pantalon. Les chemises, les maillots de corps, les chaussettes et les slips, il veut bien qu’on les lave, mais ce pantalon-là, pas moyen. Pas moyen non plus de lui faire entendre raison, il cause qu’espagnol, alors… Je jette un coup d’œil au falzar, c’est vrai qu’il est drôlement crade. Drôle de voir où le vice va se loger, quand même. Au moment où je retourne le vêtement pour le fourrer dans la machine, vite, vite, pour ne pas trop me salir les doigts, un tas de poussière s’échappe d’une poche. Qu’est-ce que c’est encore que cette saloperie ? Toute manière, j’ai renoncé à comprendre, les hommes en général, les vieux en particulier. J’en ai connu, des allumés… Mais celui-là, c’est le pompon ! Allez, double dose de lessive, une lichette d’adoucissant, les vieux ça a la peau fragile. Je claque la porte et je lance la machine. Une bonne chose de faite.


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Je me réveille en sursaut et je tends le bras pour prendre mon pantalon, paniqué. J’ai dû faire un mauvais rêve.

Publié dans Dans mes tiroirs

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Sabine 26/08/2008 21:35

Non, chère Véra, tranquillisez-vous !
Le hic avec Internet, c'est qu'on n'a pas droit aux mimiques, au langage gestuel et corporel de son interlocuteur.
Aucun malentendu, et donc aucun sous-entendu dans ma réponse, aucune animosité. J'abondais même dans votre sens.
En tant que peintre (vous êtes bien peintre ?), vous connaissez je pense les mêmes questionnements que quelqu'un qui écrit, qui compose de la musique... et dont l'oeuvre sera un jour reçue, interprétée par un public.
J'ajoute que j'apprécie énormément que vous me donniez un avis spontané sur mes textes.
Faites de beaux rêves !

Véra 26/08/2008 17:56

Est-ce une impression, chère Sabine, ou me serais-je encore mal exprimée ? Je crains toujours le malentendu...
Cet inconfort que vous soulignez est, à mon sens, un vrai témoignage d'écrivain sincère. Cette nuit, j'ai écouté le Flash Pop du conte de Nathalie Rheims. Le texte m'a arraché de vraies larmes...
Haut les coeurs ! comment diraient les scouts... ;)

Sabine 26/08/2008 15:07

"L'artiste devrait être non pas le juge de ses personnages et de leurs dires, mais seulement un témoin impartial."
Anton Tchekhov, "Correspondance"

Ce qui vaut aussi pour vous en tant que peintre !

Moralité, je ne suis pour rien dans ce que mes personnages vivent, pensent et disent... Je ne fais que leur offrir une tribune.

Véra 26/08/2008 02:04

Il ne manquerait plus que ça ! Je crois que l'écrivain est aussi un témoin de son temps.

Sabine 26/08/2008 00:42

@Véra. Je vais puiser dans la part obscure en chacun de nous. La mienne affleure peut-être un peu plus que chez d'autres... Je crois que je n'aime pas trop les lectures "confortables". Je préfère celles qui remuent, qui remettent en question, qui donnent à réfléchir, voire qui choquent. Résultat, j'écris - pour l'instant - des histoires pas très "confortables".