Intérieur nuit

Publié le par Quelles Nouvelles ?

Publiée lors de la création de ce blog, cette nouvelle n'avait rencontré aucun écho, faute de public.

Le moment me semble venu de l'exposer sous les feux de la rampe.

Une comédienne-née, un scénario en gestation... 
Magda, ce texte t'est dédié !


INTÉRIEUR NUIT

Il fait nuit noire. On distingue une forme allongée. Un homme brun aux joues mangées par la barbe, la petite quarantaine, ouvre un œil et le referme aussitôt.

Voix off (masculine)

J’ouvre un œil, mais le referme aussitôt. Il fait encore nuit noire. Je suis épuisé, rompu même, j’ai mal partout comme si on s’était acharné à briser chacun de mes os. Sans parler des voisins qui ont foutu le boxon jusqu’à pas d’heure, ils exagèrent, ces temps-ci c’est la nouba toutes les nuits ou presque.

Bingo ! Revoilà ma vieille camarade qui s’annonce. Attaque de panique ou crise d’angoisse, je m’en fous de son petit nom, tout ce que je souhaite c’est que cette sensation affreuse d’étouffer se barre, et vite ! Je veux appeler Élise pour qu’elle me rassure, qu’elle me certifie de sa voix douce que c’est bientôt fini, mais je ne parviens à pousser qu’une sorte de croassement.

Je tâte le matelas dans l’obscurité, pas d’Élise près de moi, qu’est-ce qu’elle fabrique encore ? Ce n’est pas la première fois que je me réveille au beau milieu de la nuit, en proie à cet étau qui me broie la poitrine et m’écrase la pomme d’Adam, et que son côté du lit est froid. J’espère retrouver un sommeil plus réparateur dès que j’aurai mis la dernière main à mon scénario.

Je me demande quelle heure il peut bien être… J’allume ma super montre lumineuse avec fonction chrono, étanche à 150 mètres, cadeau d’Élise pour mes trente-neuf ans. Un pied de nez si vous voulez mon avis, destiné à me rappeler avec subtilité le temps qui file et son horloge qui s’emballe, mais pour l’instant tout ce qui m’intéresse c’est qu’elle permet de voir l’heure dans le noir, pas l’énergie de tendre le bras et d’allumer la lampe de chevet.

03 h 23.

Qu’est-ce que tu fiches, Élise, bordel ! Ras-le-bol d’attendre, je passe mon temps à attendre, le retour du sommeil, le retour de l’inspiration, le retour d’Élise dans mon lit, ça je pourrais y remédier facilement mais j’ai la flemme de me lever pour partir à sa recherche. Aucune envie de jouer à cache-cache maintenant. Élise aime se faire désirer, que je la course à travers l’appartement avant de la culbuter, ça lui file le grand frisson.

Loup y es-tu ? M’entends-tu ? Je mets mes chaussettes ! Promenons-nous dans les bois, pendant que le loup n’y est pas, si le loup y était, il nous mangerait, mais le loup n’y est pas, il nous mangera pas !

Manque de bol, je n’ai pas de temps à perdre avec ces enfantillages. Le scénar ne va pas s’écrire tout seul, le producteur et le réalisateur se relayent avec une belle régularité pour me secouer les puces au téléphone. Je suis devenu un pro du filtrage : ça fait plusieurs jours que je réussis à éviter leurs récriminations. Mais ils ont raison, le scénar ne va pas s’écrire tout seul, je ne peux pas continuer à me réfugier dans le sommeil, un sommeil qui me fuit en plus.

Pourtant, cette fois encore, je prends mon mal en patience, bien décidé à attendre le jour. J’ai besoin de dormir, je veux dormir, laissez-moi dormir ! Je suis si fatigué, c’est ce fichu scénar qui n’en finit pas…

Je ne comprends pas l’abattement, la lassitude qui m’a envahi. J’ai toujours voulu écrire. Toujours. Aussi loin que je me souvienne. Je voulais écrire avant même de savoir écrire. J’inventais des histoires à partir de vignettes Panini que je collais dans un carnet à carreaux. J’ai créé un petit journal dont je rédigeais les rubriques et que j’illustrais moi-même, je le distribuais aux membres de ma famille contre des bonbons, une place de cinéma… Plus tard, j’ai enrôlé de force mon frère et ma sœur dans des adaptations théâtrales sauvages de récits dont j’étais friand. J’ai tout naturellement fait partie de la rédaction du journal du collège, du lycée puis de l’université. J’avais ça dans les veines, ce genre de vocation ne peut quand même pas se démentir !

Si je ne peux plus écrire je ne peux plus rien faire, je ne suis plus moi, je suis amoché, boiteux, amputé, autant dire que je suis mort.

Je rallume ma montre.

03 h 23.

J’hallucine ou quoi ? Il était déjà 03 h 23 tout à l’heure ! Comme quoi même les super montres lumineuses avec fonction chrono, étanches à 150 mètres, peuvent tomber en rade. Faudra que je demande à Élise de me filer le certificat de garantie, si c’est pas un problème de pile…

… J’ai dû m’assoupir. J’entends du bruit dehors, comme si on grattait à la porte. Ou qu’on fourrageait dans la serrure. Palomina ? Ce serait le jour de la femme de ménage ? Elle a un double des clés pourtant ! À tous les coups elle n’ose pas sonner. Va falloir que je me lève si ça continue. Je pousse un profond soupir. Faudrait que je me lève. Faudrait que je me lève mais, avec la meilleure volonté du monde, je n’y arrive pas. Je me sens tout raide, tout ankylosé. Je commence peut-être une mauvaise grippe ? Et merde. C’est pas ça qui va m’aider à terminer mon scénar.

Tant pis. Soit Palomina trouve ses fichues clés, soit elle tourne les talons et revient demain. C’est Élise qui va m’en vouloir. Tant pis. Élise qui me file le bourdon avec ses envies de maternité, elle me tourne autour comme une chatte en chaleur, elle me fait un putain de chantage affectif, elle ne comprend pas que je n’ai pas la tête à ça, pas maintenant, qu’il faut d’abord que je termine ce scénar, ensuite on verra. J’ai surpris plusieurs fois son œil torve sur moi, pas le temps de creuser, pas le temps et pas l’envie, il faut d’abord que je termine ce scénar, j’espère juste qu’elle ne s’est pas fourré dans la tête de me faire un enfant dans le dos, c’est pas le moment, pas le moment, pas le moment !

Ça gratte toujours à la porte. Palomina commence à me les brouter menu, menu. Je vais lui crier de prendre un jour de repos. Elle fera le ménage plus tard, c’est pas un drame. C’est pas moi l’obsédé de la propreté. C’est Élise.

EXTÉRIEUR JOUR

Il tombe une petite pluie fine. Une femme blonde, la quarantaine élégante, gratte avec application la mousse envahissant un bloc de pierre. Malgré son ample cape en toile cirée, on la devine grande et élancée. À ses mains, des gants de jardinage.

Voix off (féminine)

Je suis peut-être obsédée par la propreté, mais Laurent était obsédé par l’écriture. Chacun sa névrose. J’aurais préféré qu’il soit obsédé par mon corps, qu’il me fasse enfin cet enfant dont on parle depuis des années, mais maintenant je réalise que tout ce temps c’est moi qui parlais, lui se contentait d’écouter.

Ce soir-là, une fois de plus, une fois de trop, il s’est inquiété de savoir si j’avais bien pris ma pilule, une fois de plus, une fois de trop, il a répété qu’il fallait d’abord qu’il termine son scénario, qu’ensuite on verrait, mais je savais pertinemment qu’après ce scénario il y en aurait un autre, puis un autre, et encore un autre. C’était toute sa vie, ses enfants à lui, mais je me sentais exclue de cette famille, je ne la reconnaissais pas et elle ne m’acceptait pas, moi je veux des enfants de chair et de sang, pas des ersatz d’encre et de papier.

Face aux policiers j’ai prétexté jeux sexuels, asphyxie érotique ayant mal tourné, je remontais maladroitement ma bretelle de nuisette qui ne faisait que tomber, je l’avais choisie pour ça, parce qu’elle me flatte le corps aussi, elle laisse deviner sans faire trop vulgaire. Ils sont tombés dans le panneau. Ils ont tout gobé, tout, y en avait un qui luttait vaillamment pour empêcher ses yeux de faire l’aller-retour entre mes jambes et mon décolleté, l’autre qui se passait sans arrêt la langue sur les lèvres comme un clébard assoiffé.

Ils n’ont pas voulu harceler de questions la pauvre veuve éplorée, ils m’ont juste demandé l’heure de la mort, 03 h 23, facile, Laurent a réussi à péter le cadran de sa montre en se débattant, elle indiquera éternellement 03 h 23. Elle s’est arrêtée mais la loupiote fonctionnait toujours, j’ai vérifié, c’est pour ça que je l’ai fait enterrer avec, superstition stupide, s’il se sent seul dans le noir il pourra toujours regarder l’heure, il a tout le temps maintenant.

Je m’en suis tirée, ça aurait été dommage aussi, avec mes talents de tragédienne je tirerais des larmes à une pierre, confidence sur l’oreiller de mon prof d’expression dramatique, rue Blanche. Je n’avais aucune envie de coucher avec lui tellement il me répugnait, mais je m’y étais sentie obligée, rapport à ses compliments sur mon jeu, mon jeu et mon physique. J’aurais couché avec lui tôt ou tard de toute façon, ne serait-ce que pour protéger mes arrières, m’assurer une voix de plus au moment des délibérations finales du jury.

Je suis une femme de conviction, une femme déterminée surtout, je sais ce que je veux et je mets toutes les chances de mon côté, la fin justifie les moyens, je sais ce que je veux et je n’y vais jamais par quatre chemins. Laurent l’a appris à ses dépens, il a dû regretter son insouciance et sa légèreté quand j’ai pressé l’oreiller contre son beau visage de pâtre grec, j’étais montée à califourchon sur lui, il a d’abord cru à un jeu mais il n’avait plus du tout envie de jouer lorsque je me suis mise à peser de tout mon poids sur son torse, que j’ai appuyé le genou sur sa poitrine et l’oreiller sur sa figure, de toutes mes forces, en ignorant ses gargouillis pathétiques, ses ruades de plus en plus anarchiques et dérisoires. J’ai appuyé, encore et encore et encore. Et encore.

Et soudain, enfin, le silence. Total, bienfaisant, apaisant.

Il paraît qu’au moment de mourir, on voit défiler sa vie. J’ignore quel ultime film Laurent s’est projeté. Moi en tout cas, je me suis repassé les diapos de toutes les années perdues, tous les moments gâchés en sa compagnie. Bon débarras.

J’avais tout misé sur lui et il m’a terriblement déçue, maintenant il va falloir tout recommencer, trouver un géniteur bon teint, pas facile par les temps qui courent, le séduire, facile par les temps qui courent, découvrir ce qu’il attend d’une femme parfaite et me glisser dans cette nouvelle peau, en revêtir les atours, très facile avec mon expérience et mes acquis. Puis, rapidement, embrayer sur la maternité, lui faire miroiter les charmes de la paternité, rapidement parce que mon horloge biologique ne me fera pas le plaisir de s’enrayer comme la montre de Laurent, les hommes ne veulent pas comprendre, ou ne peuvent pas comprendre, ils n’ont pas d’horloge biologique, eux, leurs foutus spermatozoïdes sont prêts à frétiller du flagelle jusqu’à l’heure de leur mort.

J’aurais pu lui faire un enfant dans le dos à Laurent, j’aurais pu mais je ne suis pas comme ça, j’ai ma fierté, j’ai des principes quand même ! Je ne suis pas chienne, la preuve : QUI est en train de briquer sa pierre tombale ?

Cette fichue mousse qui s’accroche, qui s’obstine à revenir ! Il n’a jamais été fichu de faire le ménage. Même mort, c’est le bordel chez lui.

Fondu au noir

Publié dans Dans mes tiroirs

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Quelles Nouvelles ? 04/09/2008 11:29

Pas de problème Laurent, je vais te donner du "tu", en veux-tu, en voilà !
Le hic avec Internet, c'est qu'on ne voit pas ceux à qui on parle. Dans le doute, je préfère vouvoyer pour éviter de froisser. Sauf quand mon interlocuteur a aussi un blog et que j'y lis qu'on est grosso modo de la même génération...
Bref, j'ai 33 ans. Et toi ? (concours !)

laurent 03/09/2008 17:12

Exact Sabine ! J'y vais de pas...Quoique j'ai amorcé quelques lignes...(les regards se devinent noyés dans l'absence, c'est du "Jonavin" entre guillemets)
Ah j'oubliais, si tu n'y vois pas d'inconvénient, je suis encore jeune, le vouvoiement me donne un petit air de vieux, je préfère de loin le tu...

Quelles Nouvelles ? 03/09/2008 12:50

@Laurent. Bienvenue !

Pour moi, dans "Poussière", c'est bien la réalité que vit le personnage. C'est en tout cas dans cette intention que j'ai écrit cette nouvelle. Mais certains lecteurs y ont vu un rêve (peut-être à cause de l'effet de boucle, de la présence d'une seule et même phrase en ouverture et en conclusion du récit ?).

Quoi qu'il en soit, même quand je sais précisément quelle direction je veux imprimer au texte, je ne fournis pas de réponse, encore moins de solution. Je préfère laisser la porte ouverte - s'y engouffrent le rêve ou la réalité, en fonction de l'état d'esprit du lecteur...

Vous trouverez d'autres nouvelles (notamment en date du 13 juin, du 18 et du 21 août) dans la rubrique "Dans mes tiroirs", colonne de droite. Ainsi que des textes courts.

Vos commentaires sont les bienvenus. A bientôt, Laurent !

laurent 02/09/2008 17:55

Donc ce n'était qu'un rêve - poussières ?- (je viens comme un cheveu sur la soupe, via le blog Jonavin)
J'ai l'impression que je vais encore rêver...

Sabine 02/09/2008 15:05

Pour d'autres paupières lourdes de sommeil et de regrets, voir la nouvelle publiée en date du 25 août :
http://quellesnouvelles.over-blog.com/article-22241170.html