Pourquoi écrivez-vous, Lidia Jorge ?

Publié le par Quelles Nouvelles ?

Je sais clairement que j'écris pour être heureuse, cependant je ne sais pas pourquoi j'écris. Parfois je pense que j'écris parce que l'existence me submerge, d'autres fois parce que je pense que je suis une autre, ce qui revient au même.

Parce qu'il y a au moins deux types de raisons qui se croisent : celles qui sont explicables et celles qui ne le sont pas, comme celles qui ne relèvent que du pur hasard. Par exemple, j'avais huit ans lorsque j'ai trouvé un stylo que le vent avait fait tomber parmi les caroubes, sur le chemin que j'avais l'habitude de prendre. Ce stylo a été le seul objet que, jusqu'à aujourd'hui, j'ai trouvé sans avoir à le chercher, il était vert, et c'est avec lui que je recopiais les rédactions que je faisais pour distraire la solitude de mon enfance. C'est là une raison qui n'a rien à voir avec le destin, mais que je considère comme un signe du hasard, poétique et innocent, et pour cela véritable.

Ensuite, il y a d'autres raisons, celles qui sont explicables, qu'on peut ordonner. Je dirais d'abord que j'écris depuis que j'ai appris à écrire par un désir furieux de créer des simulacres de gens, se mouvant à l'intérieur de simulacres de vie. Une sorte de jouissance suprême. Une autre raison, plus sereine, moins proche de l'instinct et qui, d'une certaine façon, est capable d'ordonner l'impulsion chaotique de la première, est liée à l'exigence consciente et déterminée d'un ordre, lorsque je pressens le désordre. Comme si à travers l'écriture je pouvais transformer l'injuste en juste, le laid en beau, le nocif en bienfaisant. Même quand je n'écris que sur l'injuste, le laid et le nocif. Même là, ou surtout là, l'exigence existe. Une joie plus douloureuse.

Une autre raison, encore plus diffuse car moins organique, vient de la simple perplexité d'exister et est particulièrement liée à l'ignorance de ce pour quoi j'écris. Cette raison aussi me fait écrire. Au-delà des raisons narcissiques, celles qui s'attachent au désir de reconnaissance par les autres, au fond le premier principe générateur de toute communication. Pourquoi ne pas le dire ? J'écris pour exister tout entière, ressentir du bonheur et le faire savoir aux autres.

Publié dans Humeurs

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MichelDALMAZZO 30/05/2009 14:10

Jolie confession.