Jeudi 25 février 2010 4 25 /02 /Fév /2010 20:30
- Publié dans : Dans mes tiroirs

L’homme est sa propre prison.

 

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     Mon fils prétend que j’oublie. Que je deviens négligente.

 

     J’ai beau protester, tempêter, donner de la voix pour l’impressionner, il ne me fait pas confiance. Mon appartement est envahi de petits bouts de papier couverts d’une écriture rageuse :

 

     — Pense à boire suffisamment ;

     — Pense à fermer à clé ;

     — Pense à prendre tes médicaments

 

     Penser, penser, penser ! S’il pouvait, il ferait pipi à ma place. Il colle ses fichus papiers un peu partout. Sur le frigidaire. Sur la porte d’entrée. Sur le miroir de la salle de bains, l’armoire à pharmacie. On dirait un jeu de piste géant. Drôle de jeu qui n’amuse, ni lui, ni moi. Il soutient que c’est pour mon bien. Pour mon bien, ou pour sa tranquillité d’esprit ?

 

     Tant qu’il est dans mes jupes, à grogner comme un ours de pacotille, je le laisse faire, mais dès qu’il a tourné les talons, je les arrache un à un, ses papiers. Méthodiquement. Avec un sale plaisir. Quand il revient, il fait les gros yeux, il soupire pour me donner mauvaise conscience. C’est un monde, quand même ! Je suis encore chez moi, jusqu’à preuve du contraire !

 

     Je suis encore chez moi et je suis toujours autonome. Je me fais à manger, quand j’ai faim. Est-ce de ma faute si je n’ai plus qu’un appétit d’oiseau, un appétit de moineau ? Je tiens ma maison, j’en suis très fière ; je chasse les moutons de poussière, je les débusque jusque sous les meubles. Je fais mon lit tous les jours.

 

     C’est vrai, je le reconnais, mes bras n’ont plus la même force, ma vue n’est plus aussi perçante, souvent un vertige me saisit, je me rattrape comme je peux, ou pas, mes bras et mes jambes sont constellés de bleus, mais je tiens encore debout, je peux encore tenir un balai, je peux encore tenir ma maison.

 

     Mon fils prétend que j’oublie. Que je deviens négligente.

 

     Je ne le reconnais plus. C’était pourtant un bon petit. Travailleur à l’école, obéissant à la maison, poli avec les gens. C’est moi qui lui ai tout appris. Et Dieu sait que la vie n’a pas été tendre avec nous, surtout au début. Il est né au beau milieu de cette guerre contre nature, cette guerre qui n’aurait jamais dû avoir lieu, la précédente était déjà la der des der !

 

     C’était un bon petit, vraiment. Aujourd’hui, il me donne des ordres, par petits bouts de papier interposés. À croire que les rôles sont inversés, que c’est moi l’enfant, maintenant ! Son père n’est plus là pour le remettre à sa place, alors, quand il a abusé de ma patience ou que je suis fatiguée, il m’arrive de le rembarrer. Ça le surprend, je le vois bien, je le lis dans ses yeux.

 

     Mon fils prétend que j’oublie. Que je deviens négligente.

 

     C’est vrai qu’il m’arrive d’oublier. Mais tout le monde oublie ! Tout le monde oublie. Tout le temps. D’éteindre la lumière. De souhaiter un anniversaire. De poster une lettre.

 

     Au lieu de me houspiller, de me couvrir de reproches, de me rendre honteuse comme une gamine prise les doigts dans le pot de confiture, je préfèrerais qu’il prenne le temps de s’asseoir un peu avec moi, de discuter. Je ne demande pas à échanger des pensées philosophiques, je donnerais tout pour des banalités. Parler de la pluie et du beau temps suffirait à mon bonheur.

 

     Quand je me sens trop seule, je siffle pour me tenir compagnie. Je n’aime plus m’écouter chanter, ma voix n’est plus qu’un filet, mince et tremblotant, j’ai l’impression d’entendre une vieille femme. La vieille femme que je suis devenue.

 

     Mon fils prétend que j’oublie. Que je deviens négligente.

 

     Me surveiller ne lui suffit plus, il cherche à tout contrôler, il entre chez moi comme dans un moulin. Il a un double des clés, qui le lui a donné ? Pas moi en tout cas. Il me regarde comme si j’avais déjà un pied dans la tombe, il arpente les pièces de mon appartement comme s’il dressait l’inventaire de son héritage.

 

     Il faut que je lui prouve que je ne suis pas négligente. Que je peux toujours m’assumer. Avec un peu de chance, il abandonnera l’idée de me placer dans une institution. Il n’a encore rien dit mais je sens bien que cette sottise lui trotte dans la tête. Je ne suis pas folle. Je vois clair dans son jeu.

 

     Quelque chose me tracasse, tout de même. Il y a des choses, des choses importantes qu’une mère devrait pouvoir dire à son fils. À qui les dire, sans ça, sinon au Créateur, au jour du Jugement dernier ?

 

     Ces choses, ces choses importantes, je dois les taire. Pour mon bien. Pour le sien. Pour rien au monde je ne l’avouerais, même sous la torture. De plus en plus, il m’échappe. Je l’ai sur le bout de la langue mais il se dérobe, il se refuse.

 

     Le prénom de mon fils. Mon fils unique.

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Je fais un travail de chasseur pour trouver le mot juste […], l'écriture, c'est plus l'exploration des viscères que des petites histoires heureuses. Il y a quelque chose qui s'apparente à la rumination, quelque chose d'organique. »


Linda Lê

 

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