Donne-moi ta main

Publié le par Quelles Nouvelles ?

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     Un soir, dans un geste de dégoût incontrôlable, il la jeta dans le vide-ordures.

 

     Quand il avait rencontré Huguette, elle travaillait comme croupière dans un casino de province et la virtuosité avec laquelle elle manipulait, distribuait, ramassait les cartes l’avait fasciné. Très vite, il lui avait demandé sa main. Très vite, elle avait accepté.

 

     Impossible d’imaginer couple plus uni, plus fusionnel. Elle l’accompagnait dans tous ses déplacements, protégée des chocs par une poche rembourrée de son sac à dos. De temps en temps, il baissait la fermeture éclair pour la cajoler un peu. Le soir, au moment de regarder la télé, il l’installait confortablement sur un coussin et commentait les images qui défilaient. La nuit venue, il la couchait sur l’oreiller à côté de lui et l’embrassait tendrement avant d’éteindre sa lampe de chevet.


     Le plus souvent possible, il lui faisait la surprise d’un dîner aux chandelles. La lueur vacillante des bougies mettait sa carnation en valeur et, même si elle ne touchait jamais à son assiette, il se sentait le plus heureux des hommes. Il passait des heures à s’occuper d’elle, nourrissant sa peau, repoussant ses cuticules, limant ses ongles. Bagues, chaînes, bracelets, il la couvrait de bijoux. Rien n’était trop beau pour elle.

 

     Et puis, l’usure…

 

     Il cessa peu à peu de lui adresser la parole. De prendre soin d’elle. Quand il quittait une pièce, il lui semblait sentir dans son dos son regard lourd de reproches. Il se mit à sortir sans elle. Il lui arrivait aussi de la perdre de vue et de passer de longues minutes à la chercher dans tout l’appartement, pour la retrouver dans le tiroir aux couverts, dans le frigo, au milieu du linge sale.

 

     Le quotidien avait réussi son travail de sape. À présent, quand il la regardait, il la voyait telle qu’elle était : la peau ternie, fendillée, craquelée par endroits ; les ongles jaunis et cassants.

 

     Alors, un soir, dans un geste de dégoût incontrôlable, il la jeta dans le vide-ordures.

 

     Ensuite, il la pleura. La regretta. Se reprocha longtemps son mouvement d’humeur, songeant qu’il aurait dû peser le pour et le contre, se montrer plus clément, faire quelques concessions, peut-être.

 

     Et puis, un jour, sa route croisa celle d’Odette.

 

     Odette n’avait aucune conversation, elle était ficelée comme un sac et riait gras, mais ces mains, Bon Dieu ! ces mains ! Une peau sans défaut, lisse, comme tendue sur un tambour, des doigts fins et des ongles parfaitement bombés…

 

     Après six mois d’une cour assidue, il lui demanda sa main et Odette accepta dans un souffle. Incapable de lui lâcher le poignet, il observait avec fascination sa carotide qui palpitait d’émotion, l’endroit précis où il plongerait le couteau, le geste vif et précis, avant de lui trancher la main proprement.

 

     Il l’enterrerait à côté d’Huguette. Il était temps pour lui de tourner la page. De recommencer à vivre normalement.

Publié dans Dans mes tiroirs

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EmmaBovary 30/03/2010 20:00


J'adore l'ironie et la causticité de ce texte. Vous savez prendre le lecteur par la main pour l'entraîner dans vos histoires! ;-)