L'évasion parfaite

Publié le par Quelles Nouvelles ?


102_0301.jpg


Toute prison a sa fenêtre.


Gilbert Gratiant



     J’en ai pris pour 30 ans. Une vie. Ma vie ! Une éternité.

 


     Je suis innocent. Peu importe. C’est un détail, maintenant. Je faisais un coupable idéal, je leur dois de réussir l’évasion parfaite.


     En attendant mon heure, je marche dans ma tête.


     J’avais peur de ne plus savoir comment faire, une fois dehors. Peur de rouiller. Ces quelques jours entre quatre murs m’ont paru des mois, des années.


     Alors, patiemment, comme un horloger assemble et huile avec soin les pièces d’un mécanisme de précision, j’ai fait jouer mes muscles, vérifié devant la glace la fluidité de mes mouvements.


     Je sais que derrière ces murs, une herbe verte m’attend.


     Je marche dans ma tête.

 

 

*

*         *

 

 

     L’heure est venue. Je me lève, me hisse jusqu’à l’étroite fenêtre, franchis les barreaux sans difficulté, saute souplement par terre.


 

     Je traverse la cour de promenade à pas lents. Encore 300 mètres… Plus que 100 mètres… Les gardiens dans leurs miradors ne me remarquent pas.


     J’escalade le grillage. Je vois déjà l’herbe verte. Là-bas, tout près, de l’autre côté du mur d’enceinte gris et aveugle. Une herbe grasse, vert tendre.


     Je marche dans ma tête.


     Soudain, je crois entendre un martèlement.


 

     Tap tap tap.


     Le bruit de mes pas ? Pourtant, je me suis fait le plus discret, le plus silencieux possible.


 

     Tap tap tap.


     Ce rythme régulier a quelque chose de rassurant.


     Tap tap tap.


     Comme un compagnon fidèle et invisible qui se tiendrait à mes côtés.


     Tap tap tap.


     Je marche dans ma tête.


     J’entame l’ascension du mur d’enceinte. L’herbe verte est toute proche. J’en distingue les brins. Frais, serrés les uns contre les autres comme pour se réchauffer. J’ai froid moi aussi. Je pourrais les dénombrer si l’envie m’en prenait, si j’en avais le loisir.


     Tap tap tap tap tap tap.


     Mais le temps m’est compté. Ce sont de vrais pas qui s’approchent dans le couloir. La ronde de nuit. Ponctuelle !


     Je cours dans ma tête.


     Vite ! je me laisse glisser de l’autre côté du mur d’enceinte. Je sens sur ma peau le vent qui fait frissonner les brins d’herbe. Ils se courbent docilement, acceptent la caresse brutale. Pour un peu, je croirais qu’ils se prosternent devant moi pour me saluer. Pour m’accueillir.


     Je cours dans ma tête.


     Le martèlement de ma vie qui s’écoule, sablier chaud que je ne pourrais plus arrêter même si je le souhaitais, s’est précipité.


     Tap tap tap tap tap tap tap tap tap…


     Les pas s’arrêtent devant la porte de ma cellule. Le judas se soulève.


     Une exclamation étouffée :

     — Bordel, Richard ! Viens vite ! Y en a encore un qui s’est fait la belle !


     Je n’écoute plus.


     J’ai cessé d’écouter. J’ai cessé d’entendre. J’ai cessé de courir dans ma tête.


     Je foule l’herbe tendre. Pieds nus.

Publié dans Dans mes tiroirs

Commenter cet article