La bestiole

Publié le par Quelles Nouvelles ?

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     Je ne sais pas comment elle a fait pour entrer, elle a dû profiter de la nuit pour s’installer dans ma tête, la bestiole, se glisser dans mon oreille ou se faufiler par ma bouche ouverte et s’installer dans ma tête, la bestiole, et depuis mon crâne est son royaume. Elle me bouffe me creuse me grignote de l’intérieur, la bestiole, chaque jour elle prend un peu plus ses aises, elle fait son nid dans ma tête, la bestiole, elle fait son nid dans ma tête.

 

     Au début je ne percevais qu’un vague bourdonnement, un frémissement mat une vibration sourde, un bruit de fond dont j’aurais pu m’arranger, et puis elle s’est mise à me parler, la bestiole, et une fois qu’elle a commencé à me parler, elle ne s’est plus arrêtée.

 

     Je vais au supermarché je prends une boîte de petits pois et au moment de la poser dans le caddie, la bestiole me dit Tue-la, j’attends mon bus et au moment de grimper dedans, la bestiole me dit Tue-la, vas-y, je me brosse les dents et au moment de cracher dans le lavabo, la bestiole me dit Tue-la, vas-y, tue-la.

 

     Elle me serre dans ses pattes immondes quand je m’endors, la bestiole, à chaque coup de fourchette c’est elle que je nourris, la bestiole, et quand je me regarde dans la glace c’est encore elle que je vois, la bestiole, je ne sais pas à quoi elle ressemble mais c’est elle que je vois. La bestiole, la bestiole, la bestiole.

 

     J’ai versé de l’huile bouillante dans mon oreille pour la faire décamper la déloger la chasser, j’ai crié : « Tiens, prends ça ! » en la regardant droit dans les yeux, la bestiole, surtout ne pas flancher, accueillir la douleur, l’habiter, j’ai versé de l’huile bouillante dans mon oreille et pendant plusieurs jours le monde autour de moi s’est tu, le monde autour de moi mais pas la bestiole, Tue-la, Tue-la, vas-y, Tue-la, vas-y, tue-la.

 

     Ma femme s’inquiète pour moi, elle trouve que je file un mauvais coton que j’ai « un drôle d’air », Oui ma chérie c’est vrai j’ai un drôle d’air, un drôle d’air qui me trotte dans la tête, voilà ce que je pense mais pas question de lui en parler elle me croirait fou, elle me croirait fou mais ce n’est pas moi c’est la bestiole, la bestiole, la bestiole.

 

     Tue-la.

 

     Tue-la, vas-y.

 

     Tue-la, vas-y, tue-la.

 

     Il faut que je la tue. Il faut que je la tue. Il faut que je la tue et c’est sûr, la bestiole se taira. Tue-la, vas-y, tue-la. Elle se taira ou elle ira s’installer ailleurs. Elle s’extraira de mon oreille, la bestiole, ses pattes immondes d’abord et puis sa tête immonde et puis son corps immonde, elle viendra s’écraser par terre et je n’entendrai plus parler d’elle.

 

     J’entends claquer la porte d’entrée. La bestiole s’agite dans ma tête, fébrile, presque hystérique, Tue-la, Tue-la, vas-y, Tue-la, vas-y, tue-la, elle sent que j’ai trouvé son talon d’Achille, la bestiole, elle sait qu’elle va bientôt devoir déguerpir foutre le camp me foutre la paix Tue-la, Tue-la, vas-y, Tue-la, vas-y, tue-la.

 

     À cette pensée je souris, ma femme entre dans le salon mon calvaire va bientôt prendre fin Tue-la, Tue-la, vas-y, Tue-la, vas-y, tue-la je vais lui couper le sifflet à la bestiole ma femme entre dans le salon et sourit de me voir sourire « On dirait que ça va mieux ? » elle s’approche pour m’embrasser la bestiole et je mets les mains autour de son cou et je serre Tue-la, Tue-la, vas-y, Tue-la, vas-y, tue-la et mes pouces s’enfoncent dans la chair immonde de la bestiole Tue-la, Tue-la, vas-y, Tue-la, vas-y, tue-la elle brasse l’air de ses pattes immondes la bestiole et puis j’avais raison je le sentais je le savais elle s’écrase par terre la bestiole elle s’écrase et elle ne bouge plus.

 

     C’était si simple j’aurais dû y penser plus tôt tellement simple que j’éclate de rire j’enjambe le corps de la bestiole qui me barre le chemin il faut que j’ouvre la fenêtre que je savoure le bruit de la circulation maintenant que c’est le silence dans ma tête j’ouvre la fenêtre et au moment où j’écarte les battants Tue-la, Tue-la, vas-y, Tue-la, vas-y, tue-la Tue-la, Tue-la, vas-y, Tue-la, vas-y, tue-la Tue-la, Tue-la, vas-y, Tue-la, vas-y, tue-la

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