La reine des courants d'air

Publié le par Quelles Nouvelles ?

119_1906.JPGLa reine des courants d’air


     C’est la reine des courants d’air.

 

     Chaque fois qu’elle me quitte, mon corps et mon crâne explosent et des minuscules petits bouts de moi, on appelle ça des atomes, s’éparpillent. Ils viennent se coller au plafond et je finis suspendu en l’air, à me regarder gober les mouches en attendant qu’elle revienne.

 

     Parce qu’elle finit toujours par revenir.

 

     Je prie je prie je prie, tellement fort que mes ongles laissent des marques dans le gras de mes mains, je prie je prie je prie et un beau jour, un très beau jour, elle frappe à la porte et elle entre.

 

     Elle adore les biscottes. Alors quand elle vient je lui beurre des biscottes. J’ai mis au point toute une technique, ça paraît stupide mais il faut les apprivoiser les biscottes, il faut les respecter et les tartiner avec douceur sinon c’est raté.

 

     Au début, je m’appliquais tellement à étaler le beurre sans dépasser que toutes les biscottes finissaient à la poubelle, pulvérisées, et je les voyais après son départ, chaque fois que j’appuyais sur la pédale. Je voyais les bouts de biscotte et ça me faisait triste, je me disais que c’était mon cœur qui traînait là, tout cassé, au milieu des épluchures et des papiers gras. C’est pas des endroits pour un cœur. Je sais que je suis pas une lumière, mais quand même, c’est pas des endroits pour un cœur.

 

     Elle me laisse lui beurrer des biscottes, mais pas encore lui passer la main dans les cheveux et coincer sa mèche folle derrière son oreille gauche. Oui parce qu’elle a une mèche folle. C’est comme une petite virgule, ou alors un point d’interrogation, je suis pas trop bon en orthographe, une petite virgule qui en ferait qu’à sa tête, qui se ficherait des coups de peigne. Ça fait des étincelles autour de sa tête quand elle se fâche, je dis ça parce qu’elle a des cheveux comme un feu brûlant.

 

     La dernière fois qu’elle s’est mise dans une sacrée furie, c’est à cause du centre. Si je me souviens bien, elle disait qu’il fallait que j’y retourne, que c’était pas bon pour moi de rester enfermé ici à faire des ronds comme une bête de foire, qu’ils étaient déjà bien gentils de m’avoir trouvé des tas de petits boulots mais qu’un jour ils finiraient par se lasser, que ça faisait partie de son travail à elle de m’aider à me réintégrer dans la société, à retrouver la vie normale des gens.

 

     Elle a dit tout ça avec de l’électricité dans la voix, de l’électricité et des mots qui se tenaient plus droits que les miens forcément, mais le sens c’était ça, et pendant ce temps-là moi je regardais par terre en me demandant comment j’allais lui expliquer que je pouvais pas retourner au centre, pas accepter leurs petits boulots, parce qu’alors, qui lui ouvrirait la porte quand elle viendrait frapper chez moi ?

 

     Je me demandais ça en regardant par terre, et par terre il y avait ses pieds, et c’était l’été, elle avait mis des chaussures ouvertes au bout, c’est là que je me suis aperçu qu’elle avait peint les ongles de ses pieds, une couleur différente pour chaque orteil, j’avais laissé entrer deux petits arcs-en-ciel qui s’étalaient sur mon carrelage, et ça fait que j’ai complètement oublié de lui répondre.

 

     C’est la reine des courants d’air.

 

     Je l’appelle comme ça parce qu’elle est toujours entre deux portes. Un petit signe de la main, et pfuit ! elle est partie.

 

     Dès que l’escalier l’a avalée, je cours dans l’appartement comme un dératé, il faut que je verrouille toutes les fenêtres, que j’enferme les atomes de son odeur, les atomes de sa présence, ils sont à moi, à moi à moi à moi, il faut que je verrouille toutes les fenêtres sinon c’est sûr je vais étouffer.

 

     Après, je sors mon trésor des trésors de sous mon lit. Je l’appelle mon trésor des trésors même si elle ressemble à rien cette boîte en métal, c’est une accidentée de la vie pareil que moi, l’accidenté de la vie c’est comme ça qu’ils m’appellent au centre, on lui a marché dessus, on l’a cognée, mais l’important c’est pas la boîte, c’est ce qu’il y a dedans. Et dedans, il y a des petits bouts d’elle.

 

     J’ai rangé sur le dessus une biscotte entamée, elle avait mordu dedans mais son téléphone a sonné, on l’attendait ailleurs et elle a dû filer, toujours entre deux portes je vous dis. Après avoir fermé toutes les fenêtres pour la garder encore un peu avec moi, j’ai remarqué la biscotte sur la table de la cuisine.

 

     Et sur la biscotte, la trace de ses dents.

 

     On aurait dit de la dentelle.

 

     J’ai tout de suite sorti mon microscope pour l’examiner de plus près. J’ai tout un attirail technique que je cache dans un placard, au cas où on voudrait se moquer de moi. J’aime observer l’infiniment petit. C’est comme ça qu’on dit. Le monde des atomes quoi.

 

     J’ai choisi l’infiniment petit parce que l’infiniment grand me fait un peu peur. Beaucoup même. Penser à l’infiniment grand, c’est comme monter sur un escabeau sans personne qui vous tient la main pour vous aider à redescendre. En plus l’homme n’ira jamais vivre dans les étoiles alors que l’infiniment petit se cache partout, avant d’avoir mon microscope je m’en rendais pas compte mais on passe son temps à s’asseoir sur l’infiniment petit, à se coucher et à marcher dessus.

 

     Donc j’ai prélevé un bout de biscotte et je l’ai déposé sur une lame, tout doux tout doux, pour creuser ses mystères. J’espérais que ses dents m’avaient laissé un message sans le vouloir, mais je me suis usé les yeux pour rien. Ça faisait comme des falaises de beurre luisant, et puis des plages de biscotte pleines de petits trous qui devenaient des gros trous quand je tournais la molette, on aurait dit la surface de la Lune et tous ses cratères.

 

     Sinon, quand j’en ai assez de caresser mon trésor des trésors, je fais des dessins d’elle et je les colle partout, pour avoir l’impression qu’elle me regarde avec son petit sourire de travers même quand elle est pas là.

 

     Elle me regarde préparer la popote sur mon réchaud, elle me regarde regarder par la fenêtre, elle me regarde gober les mouches quand je m’ennuie d’elle, elle me regarde même dormir parce que j’ai collé un dessin au-dessus de mon lit. Ça fait comme un ciel d’été enchanté. Par moments j’essaie de la surprendre, je fais semblant de ronfler et puis j’ouvre vite fait les yeux, pour vérifier qu’elle me regarde toujours.

 

     J’ai pas de photo, elle veut pas, elle dit que ça serait pas correct. Du coup ce qui est pas correct c’est mes dessins, y a toujours un truc qui boîte, des fois c’est son grain de beauté, des fois la petite bosse sur son nez.

 

     Je sais jamais trop quand elle va venir. Ça dépend toujours. C’est ça le plus embêtant. Si je savais quand elle va venir, je pourrais me faire joli au moins, mettre mon plus beau costume, celui qui attend le grand jour dans l’armoire avec les boules de naphtaline. Il est vraiment pas de la dernière pluie celui-là, mais il a un truc magique : avec ses rayures comme des piquets on dirait qu’il me donne un grand coup de pied aux fesses pour que je me redresse.

 

     Dans mon trésor des trésors, je range aussi mon petit magot. Trop précieux pour que je le mette sous mon matelas. Pépé faisait ça, je me rappelle. Un tas de bouts de papier où je note tout ce qui me passe par la tête. Et il m’en passe. De temps en temps, je les étale sur la moquette, j’en pioche un par le plus grand des hasards et je chuchote ce qui est marqué dessus.

 

     Quand elle a l’air triste, j’ai envie de l’enrober de mes bras.

 

     Aujourd’hui elle a mangé deux biscottes. Deux !

 

     Cette nuit je me suis réveillé, il faisait plus noir que noir et mon cœur battait dans mes oreilles, il jurait qu’elle allait venir ce matin. Alors j’ai couru jusqu’à la salle de bains pour me raser et j’ai attendu qu’elle frappe. Debout devant la porte, avec mon sourire et mon costume du grand jour.

     Elle a pas frappé.

 

     L’épilepsie ça s’appelle. Ce que j’ai eu. Maintenant c’est fini, mais en partant la maladie a pas fait l’effort de ranger. Les docteurs m’ont raconté que ma cervelle avait fait des étincelles. Depuis les mots se cognent dans ma tête. Ils veulent pas faire la queue comme tout le monde. Quand ils sortent de ma bouche, on dirait de la bouillie.

 

     C’est pour ça que je m’entraîne dans la salle de bains. Les jours où je suis d’accord pour me raser, une fois si je suis paresseux, mais deux fois c’est mieux, j’efface la buée avec mon coude et je la dessine sur le miroir avec mes gros pastels. Deux fentes noires pour ses yeux comme un chat qui vous guette, deux traits collés pour son nez et sa petite bosse, du rouge pour sa bouche, jamais je trouverai la bonne couleur, on dirait un baiser papillon collé sur son menton.

 

     Après, je me concentre et je regarde dans le fond du fond de ses yeux, là où on voit l’âme des gens. C’est le seul endroit où ils peuvent pas vous mentir. Je me concentre pour pas faire de la bouillie et je commence à lui parler. Je choisis des mots courts, mais jolis quand même. Quand j’ai fini mon petit discours, c’est le moment que je préfère, je peux pas m’empêcher de dévier et j’embrasse le miroir humide. Terriblement.

 

*

*         *

 

     Elle est venue ce soir.

 

     Elle est venue pour me dire qu’elle pourrait plus venir.

 

     Avant qu’elle s’en aille en traînant pour toujours mon cœur derrière elle, j’ai demandé si je pouvais la tenir un peu contre moi.

 

     Exceptionnellement, elle a bien voulu. Alors je lui ai demandé cinq minutes, juste cinq minutes, le temps de mettre mon plus beau costume.

 

     Après je l’ai tenue contre moi, elle sentait drôlement bon de près, j’ai fermé les yeux pour imprimer son image à l’infini dans ma tête, j’ai passé la main dans ses cheveux et coincé sa mèche folle derrière son oreille gauche, elle s’est laissée faire, et puis mes mains ont glissé et je l’ai serrée, serrée serrée serrée serrée serrée, je me disais que si je la serrais assez, peut-être bien que des atomes d’elle resteraient accrochés aux poils de ma barbe.

 

     Elle s’est laissée aller dans mes bras.

 

     Elle est devenue molle, molle et lourde, on a dansé tous les deux un drôle de pas, elle se laissait complètement porter et moi je sais pas danser alors je piétinais, et puis je l’ai allongée gentiment sur la moquette pour qu’elle se repose un peu.

 

     Elle est drôlement pâle, ça risque de durer longtemps, alors en attendant, je fais un petit bisou à la bosse qu’elle a sur le nez, et je me lève pour aller lui beurrer des biscottes.

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klé 25/01/2010 17:26


beau texte, assurément


Quelles Nouvelles ? 27/01/2010 12:37


Merci Klé, c'est un texte qui m'est très cher ;-)