Ne pas déranger

Publié le par Quelles Nouvelles ?

Ne pas déranger

Ne vous dérangez pas,
le temps ne fait que passer.


Vassilis Alexakis, Aller-Retour

 

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     Il n’arracha pas un seul gémissement à sa mère, c’est à peine si elle se rendit compte qu’il arrivait, pour un peu elle l’aurait fait sur le paillasson, en sortant de chez elle. On dérangea l’anesthésiste pour rien, pas besoin de péridurale, le médecin accoucheur n’eut pas davantage recours à l’épisiotomie.

 

 

     Bébé, ce fut un modèle de patience. Il ne poussa jamais un cri plus haut que l’autre. Comme il ne réclamait pas son biberon, il arrivait à sa mère de l’oublier dans un coin.

 

 

     Plus tard, Il lui arriva aussi de l’oublier à la crèche, puis à la maternelle. En vacances, elle l’oublia plusieurs fois sur une aire d’autoroute, ou à la piscine après l’heure de fermeture.

 

 

     Enfant, il n’eut pas le moindre rhume, d’ailleurs, il n’attrapa aucune des maladies les plus répandues. À la grande école, il n’alla jamais au coin, ne porta jamais le bonnet d’âne. Il finissait toujours son assiette à la cantine et s’abstenait de participer aux batailles de purée et autres concours de lancer de pots de yaourt au plafond. Il ne levait jamais le doigt en cours et les autres élèves se moquaient de lui parce qu’il se déplaçait sur la pointe des pieds.

 

 

     En grandissant, il sut se faire si petit et silencieux que les adultes oubliaient sa présence et discutaient devant lui de choses d’adultes avec des mots d’adultes.

 

 

     Il obtint son baccalauréat sans gloire ni mention, suivit de vagues études comme on se laisse porter par un fleuve tranquille.

 

 

     Il fut embauché sur un malentendu, malentendu persistant puisqu’il ne négocia jamais d’augmentation.

 

 

     Dans la rue, on lui rentrait constamment dedans, dans les queues, on lui passait constamment devant, sur les routes, on lui grillait constamment la politesse. Il arrivait aussi qu’on lui marche sur les pieds ou qu’on lui écrase une cigarette sur la tête, et bien entendu il demandait aussitôt pardon. Un jour au cinéma, quelqu’un s’assit même sur lui.

 

 

     Au restaurant, il ne prenait jamais de chaise, de peur de s’approprier la place de quelqu’un. Il attendait parfois longtemps le bon vouloir du serveur pour payer l’addition.

 

 

     Lorsqu’il achetait par correspondance, on lui adressait régulièrement la commande d’un autre. Il n’osa jamais renvoyer un seul colis. Résultat, il était régulièrement ficelé comme l’as de pique, habillé trop court ou trop long, toujours en retard d’une saison ou deux.

 

 

     Il rencontra sa future femme par hasard et l’épousa sur un malentendu. Pour ne pas risquer de lui imposer ses élans physiques, il eut souvent mal au crâne en allant se coucher. Lassée par ses migraines à répétition, elle eut le réflexe pratique de consulter le bottin et de prendre un amant. Lorsqu’il l’apprit, il ne s’en étonna pas, ne se révolta pas. Il enregistra l’information et la rangea dans le dossier « affaires classées ». C’était dans l’ordre des choses.

 

 

     Pour ne pas déranger les deux amants, il leur laissa la meulière héritée de sa mère et partit s’installer dans une chambre de bonne, sous les combles. Même seul, il veillait à mâcher en silence et les voisins n’eurent jamais à se plaindre de tapage nocturne.

 

 

     Un matin, il fut pris de vertiges qui durèrent toute la journée. Il ne voulut pas déranger le médecin pour si peu.

 

 

     Il mourut comme il avait vécu : sans déranger.

 

 

     Bouffé par ses chats. Ça tombait bien, il n’y avait plus de Whiskas®.

Publié dans Dans mes tiroirs

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