Sans titre

Publié le par Quelles Nouvelles ?

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Depuis plus d’une semaine, Lucien faisait le même rêve. Nuit après nuit. Un rêve épais et dense comme la tartine de pain qu’il trempait tous les matins dans son café. Nuit après nuit, il rêvait qu’un homme était étendu le long de son lit, sur son tapis persan. Raide mort. Ce rêve était si cru, si criant de vérité que, quand il en sortait et qu’il ouvrait les yeux, son premier réflexe était de les refermer.

 

Ensuite, il repoussait les couvertures et enjambait le corps, il fallait bien qu’il enjambe le corps qui lui barrait le passage s’il voulait tremper sa tartine de pain dans son café, boire son café, laver son bol dans l’évier puis le remettre à sa place dans l’armoire, bref, exécuter les gestes quotidiens qui lui donneraient l’illusion que tout était comme d’habitude, que le monde continuait de tourner rond, qu’il n’y avait pas un homme étendu le long de son lit, sur son tapis persan. Raide mort.

 

Il enjambait donc le corps et traversait la chambre à coucher au jugé, bras tendus devant lui, tel un somnambule. Ouvrait la porte à tâtons, le souffle court. Arrivé dans la cuisine, trois pas droit devant, un pas sur la gauche, il tirait sa chaise, s’asseyait lourdement et s’autorisait enfin à ouvrir les yeux.

 

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Chaque matin au réveil, Lucien avait des palpitations à l’idée de ce corps qui l’attendait, étendu le long de son lit, sur son tapis persan. Raide mort. Il se gardait bien d’en parler à sa femme, de peur que son aveu n’aggrave les choses en accordant à l’intrus une importance qu’il ne devait pas avoir, en l’invitant, en somme, à prendre ses aises, à s’installer définitivement le long de son lit, sur son tapis persan. De peur, aussi, que sa femme ne le pointe du doigt et n’éclate d’un de ces rires qui n’en finissaient plus.

 

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Un beau matin, décidant de couper court à une situation qui s’enlisait, Lucien s’enhardit, sortit la main des draps et brassa l’air en bas de son lit. En vain. Il s’apprêtait à rire tout haut de sa propre bêtise lorsque ses doigts rencontrèrent un obstacle. Quelque chose qui n’avait rien à faire sur son tapis. Le corps d’un homme, à l’endroit même où il avait déposé ses pantoufles la veille au soir.

 

Le cœur battant comme un forcené, il se força à le palper, puis le remua, le secoua, le pinça, donna même quelques coups dedans. Aussi dur et sec qu’un bout de bois mort.

 

Lèvres pincées pour ne pas gémir, Lucien repoussa les couvertures, enjamba le corps qui lui barrait le passage et zigzagua jusqu’à la porte de la chambre à coucher. Arrivé dans la cuisine, trois pas droit devant, un pas sur la gauche, il tira sa chaise et s’assit lourdement. Puis il ouvrit les yeux et contempla ses orteils nus qui se recroquevillaient sur le carrelage froid. Il avait besoin de réfléchir.

 

Après avoir avalé son café, un peu rassuré par les bruits familiers s’échappant de la salle de bains où sa femme était occupée à sa toilette, Lucien osa s’aventurer à nouveau dans la chambre à coucher. Il ouvrit la porte. Puis les yeux. Pas l’ombre d’un corps sur son tapis. Il mit la pièce sens dessus dessous et dut rapidement se rendre à l’évidence : le corps s’était volatilisé. Mais ses pantoufles déformées, gueule béante, prouvaient qu’il n’avait pas rêvé. Qu’il n’était pas fou.

 

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Ce soir-là, en rentrant du travail, Lucien repensa à ses pantoufles écrasées sous le poids de l’intrus. Des belles charentaises en laine toutes neuves, accueillantes et réconfortantes, que sa femme lui avait offertes pour Noël ! Et il sentit la révolte gronder en lui. Se jura de dire au mort ce qu’il pensait de son comportement, s’il avait le culot de revenir le lendemain matin. Il lui expliquerait avec fermeté que son petit manège avait assez duré, qu’il devait mettre un terme à ses agissements. Qu’on ne pouvait pas profiter éternellement de l’hospitalité des braves gens et du moelleux de leur tapis persan.

 

Et puis, il faut bien l’avouer, Lucien trouvait injuste de se geler les pieds à cause d’un parfait inconnu. Une idée en amenant une autre, il songea que le mort avait probablement une famille qui l’aimait, à qui il manquait, qui s’inquiétait sans doute de ses absences à répétition.

 

Il nota mentalement d’insister particulièrement auprès de ses proches pour qu’ils lui trouvent une dernière demeure plus convenable, une belle boîte bien hermétique par exemple, avec cadenas, dont il ne puisse plus s’échapper à tout bout de champ.

 

L’affaire entendue, Lucien alla se coucher en sifflotant. Pressé de se réveiller. Pressé d’en découdre avec le mort et de lui tirer les vers du nez : nom, prénom, adresse. Après ça, zou ! Du balai ! Il lui ferait débarrasser le plancher.

 

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Le lendemain matin, en sortant du rêve, Lucien souriait à la pensée que l’heure avait sonné. L’heure de retrouver l’usage immodéré de son domicile. De long en large et du sol au plafond. Il repoussa les couvertures, enjamba le corps et ouvrit les yeux. Lentement.

 

Il y avait là un gros tas de chiffons, une forme vaguement humaine, avachie, comme échouée en bas de son lit. Lucien se pencha en avant, fronça les sourcils et plissa les yeux. Il resta planté à côté du tas de chiffons, et plus il fronçait les sourcils, et plus il plissait les yeux, plus les contours s’affirmaient.

 

Il distingua d’abord des pieds, des pieds poilus qui sortaient d’un pantalon de pyjama, un modèle en flanelle passé de mode mais très confortable, au motif à carreaux, en tous points semblable à ceux qu’il portait. Il serra les poings, blanc de rage. Le mort, ce sans-gêne, avait dû fouiller dans ses tiroirs et se servir.

 

La veste de pyjama, en flanelle, était assortie au pantalon. Pour se donner du courage, Lucien fixa un moment le bouton du bas. Rond, en corne, un peu jauni sur les bords. Le fil menaçait de casser, il faudrait qu’il demande à sa femme de le recoudre. Puis ses yeux remontèrent vers le cou, hésitants. Bouton après bouton.

 

Lucien détourna le regard. La vue de cette peau inconnue, tendue sur la pomme d’Adam, relâchée et vulnérable sous les mâchoires, le mettait terriblement mal à l’aise. Il ouvrait déjà la bouche pour débiter le sermon préparé avec soin la veille, lorsqu’il se ravisa. Il n’allait quand même pas adresser la parole au mort en étudiant les motifs du tapis persan comme si de rien n’était. D’accord, l’intrus s’était montré très malpoli en s’introduisant chez lui jour après jour sans y être invité, en malmenant ses pantoufles, en empruntant son pyjama sans lui en demander la permission et Dieu sait quoi encore, mais ce n’était pas une raison pour le traiter comme un malpropre.

 

Il prit donc une profonde inspiration et se décida enfin à regarder le mort. Ce visage marqué, fatigué… Ce visage lui était familier. Trop familier. Il le voyait tous les matins. Dans la glace, au moment de se raser. La douleur, atroce, le transperça, vrilla son cœur, il voulut porter la main à sa poitrine et s’écroula en avant, face contre terre.

 

Le bruit sourd de sa chute réveilla sa femme qui se glissa de son côté du lit, encore chaud, se pencha pour jeter un coup d’œil et se demanda ce que son bougre d’homme pouvait bien fiche par terre, le nez dans le tapis. Comme s’il comptait les fils. Elle repoussa les couvertures et enjamba le corps. Le palpa, puis le remua, le secoua, le pinça, donna même quelques coups dedans. Aussi dur et sec qu’un bout de bois mort.

 

Apercevant les pantoufles, écrasées sous le poids de Lucien, elle poussa un profond soupir. Des belles charentaises en laine, toutes neuves. Si c’était pas malheureux…

Publié dans Dans mes tiroirs

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Au revoir là-haut de Pierre Lemaitre 16/10/2013 14:38

C'est le genre d'histoire qui se déguste :) Très bonne lecture à tous!

albin 19/05/2010 21:21


Mise en bière comme on dit en abyme.
Dans la tragédie la fin est connue d'avance, la surprise c'est comment va-t-on en arriver là.


arf 19/05/2010 19:00


Et le tapis persan ! Il n'est pas abimé j'espère ! Très jolie histoire, bravo!