Un homme d'habitudes

Publié le par Quelles Nouvelles ?

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Un homme d'habitudes


« Pour que l'événement le plus banal devienne une aventure,
il faut et il suffit qu'on se mette à le raconter. »

Sartre, La Nausée

 

     À 05 heures 59, monsieur W se réveillait, frais et dispos. À 06 heures 00, son réveil sonnait. À 06 heures 05, il satisfaisait des besoins naturels. À 06 heures 10, il trempait ses tartines beurrées dans 1 bol de café noir. À 06 heures 20, il prenait 1 longue douche écossaise en frottant bien derrière les oreilles, et à d’autres endroits que la décence nous interdit de citer. À 06 heures 40, il enfilait selon 1 ordre préétabli ses vêtements, préparés la veille et soigneusement pliés sur le valet à côté de son lit. À 06 heures 48, il nouait son lacet gauche, puis le droit. À 06 heures 49 précises, il quittait son petit pavillon de banlieue en faisant crisser le gravier sous ses pieds.

 

     Il avait la chance rare de mener 1 vie si bien réglée, arrangée et minutée qu’il n’avait jamais besoin de consulter 1 montre ou 1 horloge. Il avait la précision dans le ventre.

 

     À 06 heures 59, monsieur W montait en gare d’X dans 1 train qui le déposait à 07 heures 25 en gare d’Y. Tous les jours de la semaine depuis 20 ans, il pointait à l’usine Z à 07 heures 30 tapantes. Il pointait de nouveau à 15 heures 30 tapantes, avant de reprendre le chemin de la gare d’Y et de monter à 15 heures 43 dans 1 train qui le déposait à 16 heures 09 en gare d’X. À 16 heures 19 précises, il retrouvait avec délices son petit pavillon de banlieue et son gravier.


*

*          *


     Ce matin-là, monsieur W avait rendez-vous avec l’amour mais il ne le savait pas. À 07 heures 24, alors qu’il se trouvait comme à son habitude dans le train de 06 heures 59, il fut frappé par la foudre, la seule, la vraie, l’unique, en croisant le regard d’1 belle blonde gironde, plantée à l’autre bout de la rame, 15 mètres plus loin.

     En l’espace d’1 seconde, il sut tout d’elle et elle sut tout de lui. C’était 1 coup de foudre réciproque, 1 amour partagé comme on n’en rencontre qu’1 fois dans sa vie. Si on le rencontre. Question de timing, sans doute.

     Littéralement hypnotisé, monsieur W se leva en serrant sa sacoche d’1 main moite, remonta lentement les travées, longea les sièges comme s’il flottait.

     Elle le regardait s’approcher, 1 léger sourire aux lèvres. 1 fois près d’elle, il hésita. Oserait-il la toucher ?

     Il hésita, puis finit par tendre le bras. Sa main tremblait légèrement, l’émotion. Elle continuait à le fixer avec 1 léger sourire.


     Il tendit le bras, pressa le bouton actionnant l’ouverture des portes et descendit sur le quai.


     Il était 07 heures 25 en gare d’Y. Monsieur W devait pointer à l’usine Z à 07 heures 30 tapantes. Monsieur W était 1 homme d’habitudes, 1 homme d’honneur en somme.

 

Publié dans Dans mes tiroirs

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